Villages Sacrifiés : Les Communautés Valaisannes Englouties pour les Barrages du XXe Siècle
La construction des grands barrages valaisans au XXe siècle a nécessité la submersion de plusieurs villages et hameaux de montagne. Leurs habitants ont été déplacés, leurs terres inondées, leurs cimetières déplacés ou laissés sous les eaux. Ce dossier retrace le contexte de ces disparitions et leurs conséquences humaines.
Le contexte hydroélectrique
La politique énergétique suisse d’après-guerre repose massivement sur l’exploitation du potentiel hydroélectrique alpin. Entre 1945 et 1970, la Confédération et les cantons investissent dans la construction d’un réseau de barrages de grande capacité dans les vallées alpines. Cette ambition — assurer l’indépendance énergétique de la Suisse sans recours aux combustibles fossiles importés — implique la création de réservoirs artificiels dans des vallées qui étaient habitées depuis des siècles.
En Valais, les projets de Grande Dixence, de Mauvoisin, de Mattmark et de Bieudron nécessitent chacun la submersion de surfaces agricoles et, dans certains cas, de hameaux ou de villages entiers. Les autorités fédérales et cantonales procèdent aux expropriations nécessaires, indemnisent les propriétaires selon les règles en vigueur, et organisent le relogement des habitants.
Les communautés disparues
Dans le Val des Dix, la construction de la Grande Dixence et l’élévation du niveau du lac ont submergé l’alpage de la Dixence et plusieurs mayens (habitations d’altitude). La « Petite Dixence » — un premier barrage construit en 1934 — avait déjà noyé une partie de la vallée. La Grande Dixence, mise en service en 1961, achève la submersion d’un territoire agricole et pastoral utilisé depuis des siècles.
À Mauvoisin, dans le Val de Bagnes, la construction du barrage à partir de 1951 submerge plusieurs mayens et alpages. Le territoire de montagne entre la Mauvoisin historique et le fond du val est entièrement inondé par le lac artificiel. Les familles qui exploitaient ces alpages reçoivent des indemnisations et sont installées dans d’autres zones du Val de Bagnes.
Dans la vallée de Saas, le barrage de Mattmark noie des parties des alpages supérieurs de la vallée. La catastrophe de 1965, qui survient alors que le chantier est encore en cours, ajoute une dimension tragique à un projet déjà contesté par certaines familles de la vallée pour les terres qu’il leur prend.
La question des cimetières
Dans plusieurs cas, les inhumations existantes dans les zones à submerger ont dû être déplacées avant la mise en eau. Ces transferts de sépultures — techniquement encadrés par les autorités cantonales — constituent l’une des dimensions les plus sensibles de ces expropriations, touchant à la mémoire des familles et aux pratiques funéraires traditionnelles des communautés alpines.
La question de savoir si tous les transferts ont été complets ou si certaines inhumations sont restées sous les eaux des réservoirs a parfois alimenté des controverses locales. Les autorités cantonales valaisannes tiennent les registres des opérations effectuées dans chaque cas.
Les indemnisations et le rapport de force
Les procédures d’expropriation des terres alpines pour la construction des barrages se déroulent dans le cadre du droit fédéral de l’expropriation. Les propriétaires fonciers reçoivent une indemnité calculée sur la base de la valeur vénale des biens expropriés. Dans les vallées alpines des années 1940-1960, ces valeurs correspondent souvent à des terres agricoles peu productives dans un contexte économique difficile pour l’agriculture de montagne.
Le rapport de force entre les petits propriétaires alpins et les sociétés hydroélectriques capitalisées est inégal. Plusieurs travaux d’histoire sociale valaisannes documentent les tensions entre les communautés locales et les promoteurs des projets, ainsi que les contestations judiciaires engagées par certaines familles contre les montants d’indemnisation proposés.
Aujourd’hui
Les réservoirs des grands barrages valaisans sont en exploitation continue. Lors des périodes d’étiage — vidange partielle des lacs pour production électrique en hiver ou maintenance — il arrive que les vestiges de constructions anciennes réapparaissent brièvement à la surface : fondations de mazots, murs d’alpages, traces de chemins. Ces émergences temporaires rappellent aux habitants des vallées l’existence des communautés englouties.
Le changement climatique et le recul des glaciers modifient les apports en eau dans ces réservoirs. À long terme, la disponibilité de l’eau pour le pompage et le turbinage sera affectée, posant la question de la durabilité économique d’infrastructures construites dans un contexte climatique aujourd’hui révolu.
Pour aller plus loin
Sources
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Articles sur les communes valaisannes concernées. hls-dhs-dss.ch
- Archives de l’État du Valais. Documents d’expropriation et de transfert de sépultures pour les projets hydroélectriques.
- Comité Suisse des Barrages. Données sur les réservoirs alpins. swissdams.ch
- Office fédéral de l’énergie (OFEN). Statistiques hydroélectriques suisses. bfe.admin.ch