Barrage de Contra : 220 mètres au-dessus de Locarno, et la prévention née de deux catastrophes
Le barrage de Contra, dans le val Verzasca, dresse un mur de béton de 220 mètres au-dessus de la plaine de Locarno. Quatrième plus haut barrage de Suisse, il est placé sous une surveillance fédérale née en 1943 et perfectionnée après deux catastrophes survenues chez les voisins de la Confédération : la rupture de Malpasset, en France, en 1959, et le drame du Vajont, en Italie, en 1963. Cet ouvrage permet de comprendre un dispositif d’alerte parmi les plus stricts au monde, et pourtant largement méconnu de ceux qu’il protège.
Un mur de béton au-dessus de la plaine de Locarno
Le barrage de Contra ferme le val Verzasca, une vallée étroite et boisée du Tessin, et retient les eaux de la rivière Verzasca pour former le lac de Vogorno. Mis en service en 1965, il s’agit d’un barrage-voûte à double courbure : une mince coque de béton, incurvée dans les deux directions, qui reporte la poussée de l’eau sur les flancs rocheux de la gorge plutôt que de lui résister par sa seule masse. Avec ses 220 mètres de hauteur, il figure au quatrième rang des plus hauts barrages de Suisse. Comme la plupart des grands ouvrages alpins, il a été construit pour la production hydroélectrique : il accumule l’eau de pluie et de fonte d’un bassin de montagne, qui sera turbinée plus bas dans la vallée.
En contrebas du mur s’ouvre une vallée habitée qui descend vers Locarno et la plaine de Magadino, au bord du lac Majeur. Le contraste est saisissant : d’un côté une retenue de plusieurs dizaines de millions de mètres cubes, de l’autre une plaine densément peuplée. C’est précisément cette configuration, un grand barrage dominant une zone habitée, qui justifie en Suisse un encadrement réglementaire serré.
L’ouvrage doit aussi une part de sa notoriété au cinéma : la scène d’ouverture d’un film d’espionnage de 1995, où un cascadeur saute du couronnement à l’élastique, en a fait l’un des barrages les plus célèbres du cinéma d’action. Derrière l’image de carte postale se cache pourtant une réalité plus austère, celle d’une structure mesurée et auscultée en permanence par l’État.
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Type | Barrage-voûte à double courbure |
| Hauteur | 220 mètres |
| Épaisseur à la base | 28 mètres |
| Épaisseur au couronnement | 7 mètres |
| Volume de la retenue (lac de Vogorno) | 105 millions de m³ (volume utile 86) |
| Mise en service | 1965 |
| Rang en Suisse | 4e plus haut barrage |
Malpasset, quand la fondation cède et non le béton
Le 2 décembre 1959, dans le département du Var, un barrage-voûte de conception comparable à celui de Contra céda en quelques secondes. Le barrage de Malpasset, haut de 60 mètres au-dessus du lit de la rivière, ne se rompit pas parce que son béton avait faibli, mais parce que le rocher sur lequel il prenait appui n’avait pas tenu. Sous la pression de la retenue pleine, une zone de la fondation, un gneiss fracturé, se déplaça, et la voûte privée de son ancrage fut emportée.
L’onde dévala la vallée du Reyran et atteignit la ville de Fréjus en moins d’une demi-heure. Le bilan officiel, établi à partir du monument aux victimes de Fréjus, s’élève à 423 morts. La catastrophe reste l’une des plus meurtrières jamais provoquées par la rupture d’un ouvrage hydraulique en Europe occidentale, et la rupture complète d’un barrage-voûte demeure, à l’échelle mondiale, un événement rarissime.
La leçon que les ingénieurs en tirèrent dépasse le cas français. Un barrage-voûte est par nature un ouvrage économe en matière : il transmet des forces considérables aux appuis rocheux qui l’encadrent. Sa sécurité ne se joue donc pas seulement dans la qualité du béton, mais tout autant dans celle de la roche qui le porte. Après Malpasset, l’étude des fondations et la connaissance géologique du site devinrent une exigence centrale dans la conception et la surveillance des grands barrages.
Le Vajont, le barrage qui a tenu
Quatre ans plus tard, le 9 octobre 1963, un drame d’une tout autre nature frappa les Dolomites italiennes. Le barrage du Vajont, l’un des plus hauts du monde avec ses 261,6 mètres, ne se rompit pas. Il est d’ailleurs toujours debout aujourd’hui. La catastrophe ne vint pas de l’ouvrage, mais de la montagne qui le surplombait.
Un pan entier du Monte Toc, soit environ 260 millions de mètres cubes de roche, se détacha et s’effondra dans la retenue en quelques dizaines de secondes. La masse d’eau déplacée passa par-dessus le couronnement du barrage, une vague qui submergea la crête sans la détruire, puis fondit sur la vallée en contrebas. La ville de Longarone fut en grande partie anéantie. Le bilan se compta en milliers de morts.
Le Vajont enseigna une vérité difficile : le danger n’est pas toujours dans le mur. Un barrage peut être techniquement irréprochable et rester impuissant face à ce qui se passe autour de sa retenue. La stabilité des versants, la nature des terrains qui bordent le lac, le risque de glissement : tout cet environnement devient partie intégrante de la sûreté de l’ouvrage. Surveiller un barrage, c’est aussi surveiller la montagne qui l’entoure.
Le dispositif suisse, né d’une menace de guerre
La surveillance fédérale des barrages suisses n’est pas née d’un accident, mais d’une crainte militaire. En mai 1943, une opération aérienne restée célèbre détruisit plusieurs grands barrages de la Ruhr, en Allemagne, démontrant qu’une retenue pouvait devenir une arme si elle venait à se vider brutalement sur une vallée. Quelques mois plus tard, par un arrêté du 3 septembre 1943, le Conseil fédéral plaça les barrages suisses sous surveillance de l’État. Le souci de protection de la population en aval précède donc de loin la construction de Contra.
Ce cadre a été modernisé et codifié au fil des décennies, jusqu’à la loi fédérale sur les ouvrages d’accumulation de 2010 et son ordonnance d’application de 2012. Un barrage est soumis à la surveillance fédérale lorsqu’il dépasse certains seuils, par exemple une hauteur supérieure à 10 mètres, ou supérieure à 5 mètres pour une retenue d’au moins 50 000 mètres cubes. La Suisse ne raisonne pas en « classes » de barrages à la française, mais en seuils d’assujettissement. Les ouvrages concernés sont mesurés, inspectés et expertisés selon un calendrier strict, et leurs exploitants doivent rendre compte de leur comportement.
Le volet le plus visible du dispositif est le système d’alerte. La Suisse dispose de deux signaux distincts. L’alarme générale, un son oscillant, invite la population à se mettre à l’écoute des consignes officielles. L’alarme-eau, un son grave et continu, est le seul signal qui ordonne de fuir immédiatement vers les hauteurs : il signale qu’une vague est imminente. Pour calibrer ce dispositif, on distingue la « zone proche », définie comme la zone qui serait inondée dans les deux heures suivant une rupture totale et soudaine, de la « zone éloignée ». La zone proche est équipée de sirènes d’alarme-eau, déclenchées si nécessaire directement par l’exploitant, car le temps d’y attendre un ordre extérieur n’existerait pas. La zone éloignée relève de l’alarme générale. En Suisse, 66 ouvrages sont aujourd’hui équipés du système d’alarme-eau, sous la responsabilité conjointe de l’Office fédéral de l’énergie et de l’Office fédéral de la protection de la population. Le bon fonctionnement de ces sirènes n’est pas laissé au hasard : chaque année, le premier mercredi de février, l’ensemble du parc est testé dans tout le pays, l’alarme générale d’abord, l’alarme-eau ensuite, afin que le signal le plus grave reste reconnaissable de tous le jour où il compterait vraiment.
Aujourd’hui
La prévention suisse a fait des deux catastrophes voisines une méthode. De Malpasset, elle a retenu qu’il faut ausculter la roche autant que le béton. Du Vajont, qu’il faut surveiller les versants autant que l’ouvrage. Pour chaque grand barrage, l’ordonnance impose ainsi l’établissement d’une carte d’inondation, qui modélise la zone que l’eau atteindrait en cas de rupture. Ces documents ne sont pas confidentiels : l’Office fédéral de l’énergie publie la géodonnée officielle des cartes d’inondation des barrages sous surveillance fédérale, consultable en ligne sur le géoportail de la Confédération. Le barrage de Contra y figure.
En contrebas du mur, la commune de Verzasca, née en 2020 de la fusion de plusieurs villages de la vallée, compte environ 800 habitants, auxquels s’ajoute toute la plaine de Locarno. La plupart vivent sans y penser sous la protection d’un système qu’ils ne connaissent guère : des mesures relevées en continu, des sirènes vérifiées chaque année, une carte qui dessine déjà le trajet d’une eau qui ne viendra, selon toute probabilité, jamais. C’est la marque d’une certaine idée de la sécurité : la plus efficace est celle qui se fait oublier. Le barrage de Contra n’est pas une menace ; il est le rappel discret que, en Suisse, on a transformé la mémoire de deux drames étrangers en une vigilance permanente.
Pour aller plus loin
Sources
- Office fédéral de l’énergie (OFEN). Sécurité des ouvrages d’accumulation. Berne. bfe.admin.ch
- Office fédéral de la protection de la population (OFPP). Alarme générale et alarme-eau. alert.swiss
- Confédération suisse. Loi sur les ouvrages d’accumulation (LOA, 2010) et ordonnance (OSOA, 2012). Recueil systématique. admin.ch
- OFEN et swisstopo. Cartes d’inondation des barrages sous surveillance fédérale. Géoportail fédéral. map.geo.admin.ch
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS). Articles relatifs aux barrages et à leur surveillance. hls-dhs-dss.ch
- Ministère français de la Transition écologique, base ARIA. Rupture du barrage de Malpasset, 2 décembre 1959. aria.developpement-durable.gouv.fr
- Littérature scientifique internationale sur le glissement de terrain et la submersion du Vajont (9 octobre 1963), publications de géologie de l’ingénieur.