Tseuzier 1978 : Comment un Tunnel a Fait Reculer un Barrage de 156 Mètres

En décembre 1978, les instruments de surveillance du barrage de Tseuzier, dans la vallée de la Lienne (Valais), détectent l’improbable : le mur de béton se déplace vers l’amont. Les berges des gorges se rapprochent de 6 centimètres. Le socle rocheux s’affaisse de 12 centimètres. Cause identifiée : la galerie de reconnaissance du tunnel du Rawyl, percée 400 mètres plus bas, avait vidé des poches d’eau piégées dans la roche depuis des millénaires, provoquant l’affaissement du massif.

Le barrage de Tseuzier

Le barrage de Tseuzier (ou Zeuzier) est un barrage-voûte mince à double courbure, construit entre 1954 et 1957 dans la vallée de la Lienne, commune d’Ayent, canton du Valais. Il s’élève à 156 mètres de hauteur, retient un volume de 51 millions de m³ d’eau dans le lac éponyme, et est situé à 1 777 mètres d’altitude. Il est exploité par Électricité de la Lienne SA pour la production hydroélectrique.

Le projet du tunnel du Rawyl

Dans les années 1960, le Valais et le canton de Berne développent le projet d’un tunnel routier sous le col du Rawyl, destiné à relier directement Crans-Montana à La Lenk dans le Simmental bernois. Ce tunnel de base permettrait de désenclaver le Valais central et de réduire significativement les distances entre les deux régions. L’arrêté fédéral de 1960 sur le réseau des routes nationales prévoit une N6 entre Berne et Sion via ce tracé.

À partir de 1973, des galeries de reconnaissance sont forées côté valaisan pour étudier la géologie du massif. Ces galeries sont percées environ 400 mètres en contrebas du barrage de Tseuzier. Une étude scientifique publiée dans la revue Karstologia identifie ultérieurement que les fissures aquifères principales se trouvaient entre 2 600 et 3 050 mètres de l’entrée de la galerie, avec une ouverture atteignant jusqu’à 10 centimètres et un débit d’eau maximal de 800 litres par seconde.

La crise d’octobre-décembre 1978

Données techniques — Barrage de Tseuzier
ParamètreValeur
TypeBarrage-voûte mince à double courbure
Hauteur156 m
Volume du réservoir51 millions de m³
Altitude1 777 m
Mise en service1957
ExploitantÉlectricité de la Lienne SA
Affaissement socle (1978)12 cm
Rapprochement des berges6 cm
Débit galerie Rawyl (max)800 L/s

À partir d’octobre 1978, les instruments de surveillance permanente du barrage enregistrent des déformations anormales : le mur de béton se déplace vers l’amont (dans le sens opposé à la pression normale de l’eau), les berges des gorges de la Lienne se resserrent de 6 centimètres, et le socle rocheux sous le barrage s’affaisse de 12 centimètres. Des fissures apparaissent sur le parement du barrage.

L’analyse des experts attribue ces phénomènes à la vidange des poches d’eau souterraines provoquée par le percement de la galerie du Rawyl : en supprimant la pression hydrostatique qui maintenait les fissures aquifères sous pression, le forage a déclenché un tassement progressif du massif. Le barrage subit les conséquences de mouvements géologiques que son implantation n’avait pas anticipés.

La vidange d’urgence et les réparations

En avril 1979, les travaux dans la galerie du Rawyl sont interrompus. Le lac de Tseuzier est vidangé en urgence — une opération qui concerne 51 millions de m³ d’eau. Les réparations du barrage, estimées à environ 30 millions de francs suisses, sont engagées. Le barrage ne reprend un fonctionnement normal qu’en 1989, soit 11 ans après la crise.

Les suites politiques et l’abandon du Rawyl

La catastrophe de Tseuzier met en évidence les risques géotechniques du projet Rawyl et accentue les oppositions politiques au tunnel, notamment du côté bernois. Le 7 avril 1982, le Conseil fédéral ordonne la suspension du percement. En décembre 1986, un arrêté fédéral abandonne définitivement la construction du tunnel du Rawyl. Le projet est remplacé par le développement de l’autochargement sur la ligne du Lötschberg.

Roger Bonvin, conseiller fédéral valaisan qui avait présidé le groupe Pro Rawyl avant son élection au Conseil fédéral en 1962, décède à Sion le 5 juin 1982 — quelques semaines après la suspension du projet. Le coût total engagé avant abandon est estimé à plus de 100 millions de francs suisses.

Aujourd’hui

Le barrage de Tseuzier est en exploitation continue depuis 1989. Il fait l’objet d’une surveillance permanente, conformément aux prescriptions de l’Office fédéral de l’énergie. La galerie de sondage du Rawyl, dont le creusement avait provoqué la crise, est murée. L’accident de Tseuzier est étudié dans les formations d’ingénierie civile comme un cas d’école d’interaction imprévue entre infrastructure souterraine et ouvrage hydraulique.

Sources

  1. Comité Suisse des Barrages. Barrage de Tseuzier/Zeuzier — données techniques. swissdams.ch
  2. Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « col du Rawil ». hls-dhs-dss.ch
  3. Karstologia, n° 34-35 (1999-2000). Études géotechniques sur les fissures aquifères de la galerie Rawyl. persee.fr
  4. Office fédéral de l’énergie (OFEN). Surveillance des barrages suisses. bfe.admin.ch