Spitallamm : les 114 mètres que la Suisse a choisi d’engloutir debout

Achevé en 1932 au pied du col du Grimsel, le barrage de Spitallamm comptait parmi les plus hauts du monde. Dans les années 1960, les instruments révèlent que son couronnement se sépare du corps de l’ouvrage et s’incline vers le lac. Jugé irréparable mais digne de protection, le pionnier n’a été ni assaini ni démoli : une voûte neuve a été construite juste devant lui, et depuis 2025 le vieux mur disparaît sous les eaux du lac qu’il avait lui-même créé.

Le contexte : la houille blanche de l’Oberhasli

Le col du Grimsel relie l’Oberland bernois au Valais depuis le Moyen Âge. Un hospice y est documenté dès 1142, et le trafic muletier y transporte au XIVe siècle riz, vin et fromage entre le nord et le sud des Alpes. Pendant des siècles, la richesse du lieu se mesure en charges de bêtes de somme.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, la Suisse prend la mesure de sa dépendance au charbon importé. Les vallées d’altitude deviennent une ressource stratégique : la houille blanche. En avril 1925, les citoyens du canton de Berne approuvent en votation un emprunt d’État de 12 millions de francs lié à la création des Forces Motrices de l’Oberhasli (KWO), fondées la même année pour équiper la haute vallée de l’Aar.

Le chantier qui s’ouvre alors est sans précédent à cette altitude : deux barrages construits simultanément pour fermer la cuvette granitique du Grimsel, à près de 1 900 mètres, dans une montagne que l’hiver rend inaccessible la moitié de l’année. Un funiculaire de chantier, mis en service en 1926 sur le site voisin du Gelmer avec une pente de 106 %, dessert les travaux. Reconverti en attraction, il demeure le funiculaire à ciel ouvert le plus raide d’Europe.

1932 : un pionnier de 114 mètres

Le barrage de Spitallamm est achevé en 1932. Haut de 114 mètres du rocher de fondation au couronnement, il compte alors parmi les plus hauts barrages du monde et figure parmi les tout premiers grands ouvrages de type poids-voûte : un mur qui retient l’eau par sa masse, mais dont le plan courbé reporte une partie de la poussée dans les flancs rocheux. Le célèbre barrage Hoover, sur le Colorado, ne sera achevé que trois ans plus tard ; Mauvoisin attendra 1957 et la Grande Dixence 1961.

Avec le barrage-poids de Seeuferegg, construit dans le même élan, le Spitallamm retient le lac du Grimsel : 90 millions de mètres cubes, soit un contenu énergétique de 270 gigawattheures. La retenue engloutit au passage l’ancien hospice, héritier direct de celui du XIIe siècle, un petit lac naturel et près d’un kilomètre de l’ancienne route du col. Le nouvel hospice, reconstruit sur le rocher du Nollen au-dessus du plan d’eau, est présenté en 1932 comme le premier bâtiment d’Europe entièrement chauffé à l’électricité.

Le vice de construction

Le mur n’a pas été coulé d’un seul tenant. Côté lac, les constructeurs ont monté un parement de béton de qualité supérieure, destiné à affronter l’eau ; derrière, ils ont coulé le béton de masse. La liaison entre les deux ne s’est jamais vraiment faite : un vide de construction, vertical et horizontal, séparait la peau du squelette, et les réparations menées au fil des ans n’y ont rien changé.

Dans les années 1960, alors que les catastrophes de Malpasset (1959) et du Vajont (1963) durcissent le regard de l’Europe sur ses ouvrages d’accumulation, les investigations menées au Grimsel révèlent une séparation structurelle verticale : le couronnement et le parement amont se désolidarisent du béton de masse et se déplacent, millimètre par millimètre, vers l’amont. L’exploitant et les autorités de surveillance l’ont toujours souligné : l’ouvrage n’a jamais présenté de danger imminent, et chaque mouvement était mesuré, documenté, archivé.

Cette assurance repose sur un dispositif de surveillance parmi les plus denses au monde. Un grand barrage suisse vit sous plusieurs regards superposés : contrôles permanents de l’exploitant, expertises périodiques indépendantes et haute surveillance de la Confédération, exercée par la section Surveillance des barrages de l’Office fédéral de l’énergie, compétente pour quelque 200 grandes installations du pays. Dans le corps de l’ouvrage, des pendules suspendus dans des puits verticaux enregistrent la moindre inclinaison, tandis que galeries de contrôle, extensomètres et piliers de mesure géodésiques documentent déformations et pressions.

Mais le diagnostic s’alourdit avec les décennies. Les analyses mettent en évidence une réaction alcali-granulat suspectée dans le béton de masse, phénomène chimique qui fait gonfler et éclater le matériau de l’intérieur. Les sédiments charriés par les eaux glaciaires engorgent par ailleurs les organes de vidange profonde. Aucune réparation ne pouvant transformer les deux corps de béton en un monolithe, la décision tombe : remplacer. L’ouvrage, jugé digne de protection par les autorités du patrimoine, ne sera toutefois pas démoli.

2019-2025 : un barrage devant le barrage

La solution retenue est unique à cette échelle : construire le successeur directement devant l’ancêtre, dans l’intervalle étroit entre le vieux mur et le verrou rocheux d’aval. Le chantier, ouvert en juin 2019, ne travaille que de mai à octobre. En six saisons, une voûte à double courbure de 113 mètres de haut et 212 mètres de crête est montée en quinze blocs, avec le béton produit sur place à partir des matériaux d’excavation, pour un coût d’environ 125 millions de francs.

Durant l’hiver 2024-2025, le lac du Grimsel est entièrement vidé. Les équipes percent alors l’ancien mur d’une galerie d’équilibrage et raccordent la vidange de fond du nouvel ouvrage au fond de la retenue. Le premier remplissage débute à la mi-avril 2025, par paliers, sous la surveillance de l’Office fédéral de l’énergie ; le nouveau barrage est inauguré le 20 juin 2025. Entre les deux murs subsiste un lac intermédiaire dont le niveau s’équilibre en permanence avec celui du lac principal : percé, traversé, l’ancien barrage ne subit plus aucune poussée unilatérale.

La mise en service suit un programme fédéral en trois temps : premier remplissage, abaissement contrôlé, second remplissage, chaque palier n’étant franchi qu’après validation des mesures et des inspections menées dans les galeries de la nouvelle voûte, étagées sur cinq niveaux. Les gardiens de barrage de l’exploitant parcourent l’ouvrage trois fois par semaine.

Caractéristiques des deux barrages de Spitallamm
Paramètre Barrage de 1932 Barrage de 2025
TypePoids-voûteVoûte à double courbure
Hauteur114 m113 m (rehaussable à 136 m)
Longueur de crête212 m
Construction1925-19322019-2025
Béton mis en place215 000 m³ en 15 blocs
Coûtenv. 125 millions CHF
StatutConservé, englouti dans la retenueEn service (mise en service définitive prévue en 2026)

La rehausse en attente

Le mètre qui sépare la nouvelle voûte de son aînée n’est pas un hasard : l’ouvrage a été dimensionné pour être rehaussé un jour de 23 mètres. Le projet porterait le lac du Grimsel de 90 à 170 millions de mètres cubes et son contenu énergétique de 270 à 510 gigawattheures, un stockage saisonnier précieux pour l’approvisionnement hivernal du pays.

Le dossier divise depuis deux décennies. Le Tribunal fédéral s’est d’abord prononcé en faveur du projet en 2017, avant de donner raison en novembre 2020 aux organisations de protection de la nature : en montant, le lac noierait la marge laissée libre par le recul du glacier de l’Unteraar, considérée comme un probable site marécageux d’importance nationale. Les partisans font valoir la contribution du stockage hivernal à la sécurité d’approvisionnement ; les critiques, la valeur écologique du paysage proglaciaire. Au printemps 2024, l’exploitant a déposé une nouvelle demande de concession, issue cette fois d’un dialogue avec les organisations environnementales conclu par un accord sur les débits résiduels et les compensations. La décision appartient aux autorités.

Aujourd’hui

Le programme de mise en service se poursuit : remplissages et abaissements contrôlés alternent sous la haute surveillance de la Confédération, et l’exploitation définitive de la nouvelle voûte est prévue pour 2026. Le système des Forces Motrices de l’Oberhasli, fondé en 1925, exploite aujourd’hui 13 centrales et 28 turbines qui produisent quelque 2 400 gigawattheures par an.

Quant au mur de 1932, il demeure debout dans la retenue, percé et apaisé, son couloir d’accès muré derrière plusieurs mètres de béton. Lorsque le lac s’abaisse, sa couronne grise émerge quelques semaines au-dessus de la surface. Si la rehausse se réalise un jour, le niveau maximal du lac agrandi atteindrait environ 1 932 mètres d’altitude : le millésime du vieux barrage, inscrit par coïncidence dans la cote de son tombeau.

Sources

  1. Kraftwerke Oberhasli AG (KWO). Ersatz Staumauer Spitallamm. grimselstrom.ch
  2. Kraftwerke Oberhasli AG (KWO). Vergrösserung Grimselsee. grimselstrom.ch
  3. Office fédéral de l’énergie (OFEN). Neue Staumauer im Grimselgebiet : Wie erfolgt die Inbetriebnahme aus Sicht BFE. Juillet 2025. energeiaplus.com
  4. Comité suisse des barrages. Ersatzneubau der Staumauer Spitallamm der KWO. swissdams.ch
  5. SRF. Grimsel-Staumauer darf vorläufig nicht erhöht werden. Novembre 2020. srf.ch
  6. Grimselwelt. Histoire du Grimsel Hospiz. grimselwelt.ch