Schweizerhalle 1986 : 400 km de Rhin rouge, et la naissance du droit suisse des accidents majeurs
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1986, l’entrepôt 956 du complexe chimique de Schweizerhalle, à l’est de Bâle, prend feu. Cinq heures plus tard, entre 10 000 et 20 000 mètres cubes d’eau d’extinction contaminée se sont écoulés dans le Rhin. Le fleuve devient rouge sur 400 kilomètres. La catastrophe, surnommée « Tchernobâle » par la presse, déclenchera la première alerte chimique nocturne de Suisse depuis 1945 et structurera durablement le droit fédéral des accidents majeurs.
1986, l’année des catastrophes industrielles européennes
L’année 1986 frappe l’Europe par une succession d’accidents industriels majeurs. Le 26 avril, le réacteur no 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine soviétique, explose. Un nuage radioactif traverse le continent durant plusieurs jours. Deux ans plus tôt, en décembre 1984, une usine de pesticides à Bhopal, en Inde, avait relâché un nuage de méthylisocyanate qui causa la mort de plusieurs milliers de personnes en une seule nuit. Au moment où Schweizerhalle prend feu, le climat européen est donc déjà à la prudence industrielle. Mais en Suisse, le sentiment d’exception perdure.
L’agglomération de Bâle abrite depuis le XIXe siècle l’un des plus grands clusters chimiques d’Europe. Deux noms y dominent en 1986 : Sandoz, fondée en 1886, et Ciba-Geigy, formée en 1970 par fusion de deux maisons bâloises plus anciennes. Le site de Schweizerhalle se trouve à environ 5 kilomètres à l’est du centre de Bâle, directement sur la rive gauche du Rhin, sur le territoire des communes de Muttenz et de Pratteln. Il doit son nom au sel : en 1836, un maître-mineur saxon y avait découvert une couche de sel gemme de six à sept mètres d’épaisseur. La présence du sel comme matière première et la proximité du Rhin, qui servait alors d’égout pour les industries, y avaient attiré dès le XIXe siècle les usines chimiques.
L’entrepôt 956 : un hangar reconverti, des assurances inquiètes
L’entrepôt 956 n’était pas un bâtiment conçu pour le stockage chimique. Selon la fiche établie en 2006 par le Bureau d’Analyse des Risques et Pollutions Industrielles (BARPI), qui dépend du ministère français de l’environnement, il s’agissait d’un ancien hangar industriel d’environ 4 500 mètres carrés, reconverti en centre de stockage. Le bassin de rétention prévu pour les eaux d’extinction sur le site ne dépassait pas 50 mètres cubes.
En 1981, soit cinq ans avant l’incendie, une compagnie d’assurances avait conclu, toujours selon la fiche du BARPI, qu’elle ne pouvait plus couvrir le site en responsabilité civile. Les motifs avancés étaient la faiblesse des installations fixes de lutte contre l’incendie et la capacité insuffisante des bassins de rétention. Les assureurs estimaient qu’une pollution du Rhin avait, selon leurs propres termes rapportés par le BARPI, de fortes chances de se produire en cas d’incendie. L’exploitant s’était alors orienté vers une autre compagnie d’assurances. Les autorités cantonales de lutte contre l’incendie avaient, pour leur part, donné leur accord à l’exploitation du site quatre jours avant la catastrophe.
La nuit du 1er novembre : trois heures sans alerte
L’origine de l’incendie a été déterminée par le service scientifique cantonal et publiée le 5 juin 1987. L’hypothèse retenue est celle d’une auto-combustion. Des palettes de bleu de Prusse, un colorant, auraient été manipulées avec une source thermique pour fixer thermiquement les films plastiques de protection. Le bleu de Prusse présente la particularité de se consumer pendant des heures sans flamme, sans odeur, sans fumée.
À 0 h 19, une voiture de police en patrouille signale qu’elle aperçoit des flammes au-dessus d’un bâtiment de stockage. En quelques minutes, les flammes embrasent un tiers du hangar. Le rideau d’eau de sécurité, conçu pour arroser le bâtiment depuis le plafond, échoue : la charpente à laquelle il est fixé s’effondre. Vingt minutes après le début, les flammes atteignent plusieurs dizaines de mètres de haut et sont visibles à plus de dix kilomètres à la ronde. Une heure après le déclenchement du sinistre, deux à trois cents pompiers sont mobilisés avec quinze lances-canons et un bateau-pompe. Le débit d’eau atteint 25 mètres cubes par minute.
Une odeur d’œuf pourri commence à se répandre sur l’agglomération bâloise : les flammes ont atteint les stocks d’esters phosphoriques, libérant du mercaptan. Pendant ce temps, la population civile n’est pas prévenue. À 3 h 43, soit trois heures et vingt-quatre minutes après le déclenchement de l’incendie, les autorités cantonales suisses déclenchent enfin l’alerte chimique. Les sirènes d’alarme générale retentissent dans la nuit bâloise. Il s’agit, selon le BARPI, de la première alerte nocturne en Suisse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
30 tonnes de pesticides dans le Rhin
Le bassin de rétention de 50 mètres cubes prévu sur le site est dépassé d’un facteur de 200 à 400. Sur les millions de litres d’eau déversés pour combattre l’incendie, entre 10 000 et 20 000 mètres cubes d’eau d’extinction contaminée s’écoulent dans le Rhin pendant 28 heures, par le réseau d’évacuation des eaux pluviales. Selon les chiffres officiels de la Commission internationale pour la protection du Rhin (CIPR), ces eaux charrient environ 30 tonnes de pesticides et d’insecticides, ainsi qu’environ 200 kilogrammes de composés mercuriels. Sur les 443 kilogrammes de mercure stockés dans l’entrepôt, entre 150 et 200 kilogrammes rejoignent le fleuve.
Le 18 novembre, soit dix-sept jours après le sinistre, l’exploitant indiquera, pour la première fois, que l’entrepôt renfermait également 1 900 kilogrammes d’endosulfan, un insecticide hautement toxique. La couleur rouge sang qui frappe l’opinion mondiale ce matin du 1er novembre n’est pas due au mercure ni aux pesticides : elle provient d’un colorant non toxique, la rhodamine B, et du bleu de Prusse présents dans le stock. Le colorant est inoffensif, mais l’image est planétaire. C’est elle qui, en quelques jours, donne à la catastrophe son sobriquet médiatique : Tchernobâle.
Le panache progresse à environ 4 kilomètres par heure dans le Rhin. Le 5 novembre, la nappe atteint 400 kilomètres de longueur ; elle s’étire de Schweizerhalle jusqu’au rocher de la Loreleï, près de Coblence en Allemagne. À cette date, environ 150 000 anguilles sont déjà mortes dans le Rhin supérieur. Le 10 novembre, les brasseries de Düsseldorf interrompent provisoirement leur production de bière, faute d’eau de qualité. La microflore et la microfaune du fleuve sont totalement détruites sur 400 kilomètres. Toute la chaîne alimentaire aquatique est rompue.
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Date | Nuit du 31 octobre au 1er novembre 1986 |
| Lieu | Entrepôt 956, complexe de Schweizerhalle, communes de Muttenz et Pratteln (Bâle-Campagne) |
| Surface du hangar | 4 500 m² |
| Tonnage stocké | 1 351 tonnes de produits agrochimiques |
| Bassin de rétention prévu | 50 m³ |
| Eau contaminée déversée dans le Rhin | 10 000 à 20 000 m³ sur 28 heures |
| Polluants principaux atteignant le fleuve | ≈ 30 tonnes de pesticides et insecticides, ≈ 200 kg de composés mercuriels |
| Longueur du panache rouge | 400 km (de Schweizerhalle à la Loreleï, Allemagne) |
| Anguilles mortes | ≈ 150 000 dans le Rhin supérieur |
| Bilan humain | Aucun mort. ≈ 1 200 consultations médicales dans les jours suivants |
| Durée de l’alerte chimique tardive | 3 h 24 après le début de l’incendie |
| Coût des dédommagements (Suisse, France, Allemagne, Pays-Bas) | 43 millions CHF, fin septembre 1987 |
Un procès, deux condamnations, zéro cadre poursuivi
Sur le plan civil, l’exploitant négocie rapidement. Fin septembre 1987, soit moins d’un an après l’incendie, il verse 43 millions de francs suisses de dédommagements en Suisse, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas. Il dote en outre un fonds de 10 millions de francs suisses consacré à la recherche écologique sur le Rhin, et accepte d’assainir le site de l’incendie. Sur le plan pénal, la trajectoire est différente.
Le 22 novembre 1989, trois ans après les faits, le tribunal d’Arlesheim, dans le canton de Bâle-Campagne, rend son verdict. Deux chefs de corps de pompiers sont condamnés à des amendes — 5 000 francs suisses pour l’un, 3 500 francs suisses pour l’autre — pour violation de l’obligation de diligence, pour avoir laissé les eaux d’extinction polluées rejoindre le Rhin. Les deux mêmes sont acquittés du chef d’incendie par négligence. Aucun cadre de l’entreprise responsable n’est poursuivi. Ni à ce procès, ni à aucun autre.
L’OPAM et le Programme d’Action Rhin
La catastrophe va structurer durablement le droit suisse de l’environnement. Dès le 2 décembre 1986, soit un mois après l’incendie, le Conseil fédéral comparaît devant l’Assemblée fédérale réunie. Le travail législatif est, par les standards suisses, exceptionnellement rapide. Le 27 février 1991, le Conseil fédéral adopte l’ordonnance sur la protection contre les accidents majeurs (OPAM, RS 814.012). Elle entre en vigueur le 1er avril de la même année et va plus loin que la directive européenne Seveso, qui existait depuis 1982 : elle ne se limite pas aux installations chimiques fixes mais couvre aussi les voies de transport de marchandises dangereuses, les conduites de gaz et d’oléoducs, ainsi que certaines manipulations de microorganismes dangereux.
Sur le plan international, le Programme d’Action Rhin est adopté à Strasbourg le 1er octobre 1987, sous l’égide de la CIPR. Trois objectifs sont fixés à l’horizon 2000 : faire revenir les espèces disparues, notamment le saumon, permettre l’utilisation de l’eau du Rhin pour la production d’eau potable, et réduire la pollution des sédiments fluviaux. Le programme englobe pour la première fois des objectifs chiffrés : réduire les rejets d’environ 40 substances de 50 % et les métaux lourds de 70 % entre 1985 et 1995. Coût total estimé : environ 13 milliards d’euros sur la période 1989-1995, dont 9 milliards pour la seule modernisation des stations d’épuration des riverains. En 2006, vingt ans après l’incendie, la CIPR déclare le fleuve à nouveau, selon ses propres termes, vivant.
Aujourd’hui
Selon la loi suisse sur les sites contaminés introduite en 1998, le site de l’incendie Schweizerhalle est officiellement classé « site contaminé nécessitant une surveillance ». Des documents préparés à l’époque par l’exploitant pour une compagnie d’assurances, rendus publics depuis, indiquent qu’après l’incendie, sont restés sur place 8 700 kilogrammes de pesticides partiellement hautement toxiques et 134 kilogrammes de mercure. Le sol contaminé a été excavé et lavé jusqu’à 11 mètres de profondeur, puis le site a été recouvert d’une plaque de béton.
En octobre 2011, l’Office cantonal pour la protection de l’environnement et l’énergie du canton de Bâle-Campagne (AUE BL) publie un communiqué indiquant que le site contient encore des résidus du pesticide oxadixyl, mais qu’aucune nouvelle mesure d’assainissement n’est nécessaire selon la législation en vigueur. La concentration d’oxadixyl dans la nappe phréatique, précise l’office, est de 4 milligrammes par litre, soit 500 fois moins que la limite légale fédérale. La nappe phréatique se trouve à 200 mètres du site.
Le site appartient et est exploité, depuis le milieu des années 1990, par le groupe chimique Clariant, filiale issue de la division spécialités chimiques de Sandoz, spinoffée en 1995. Quant à Sandoz, le nom existe encore : le 20 décembre 1996, Sandoz et Ciba-Geigy fusionnent pour former Novartis. La marque Sandoz réapparaît en 2003 comme nom de la division des médicaments génériques de Novartis. Le 4 octobre 2023, cette division est à son tour spinoffée pour devenir une société indépendante, cotée à Zurich.
Une conclusion s’est imposée chez les observateurs de l’industrie chimique bâloise : avec la globalisation, une grande partie de la production chimique classique n’est plus en Suisse. Elle a migré vers la Chine et l’Inde. Un accident comme Schweizerhalle ne pourrait probablement plus se passer sur le sol helvétique. Mais il se passe régulièrement en Asie. En août 2015, à Tianjin en Chine, l’explosion de 2 500 tonnes de produits chimiques dans une entreprise de stockage portuaire causa la mort de 173 personnes. Sous la plaque de béton de Schweizerhalle, les 8 700 kilogrammes de pesticides et les 134 kilogrammes de mercure de l’entrepôt 956 restent là où ils étaient en 1986. Le Rhin, lui, est aujourd’hui plus propre qu’il ne l’était avant l’incendie.
Pour aller plus loin
Sources
- Bureau d’Analyse des Risques et Pollutions Industrielles (BARPI), Ministère français de l’environnement. Fiche détaillée no 53 — Incendie d’un entrepôt de produits agrochimiques, Sandoz, Schweizerhalle, 1er novembre 1986. Mise à jour 2006. aria.developpement-durable.gouv.fr
- Commission internationale pour la protection du Rhin (CIPR / IKSR). Programme d’Action Rhin et rapports d’évaluation 1987-2006. Coblence. iksr.org
- Office cantonal pour la protection de l’environnement et l’énergie du canton de Bâle-Campagne (AUE BL). Communiqué relatif au site contaminé de Schweizerhalle. Liestal, octobre 2011. baselland.ch
- Conseil fédéral suisse. Ordonnance sur la protection contre les accidents majeurs (OPAM). RS 814.012, adoptée le 27 février 1991, entrée en vigueur le 1er avril 1991. fedlex.admin.ch
- Service scientifique cantonal de Bâle-Campagne. Rapport sur les causes de l’incendie de l’entrepôt 956. Diffusé le 5 juin 1987.
- Tribunal pénal d’Arlesheim, canton de Bâle-Campagne. Jugement du 22 novembre 1989 relatif à l’incendie de Schweizerhalle. Archives cantonales BL.
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Schweizerhalle ». hls-dhs-dss.ch
- Radio Télévision Suisse (RTS), archives audiovisuelles. Reportages contemporains sur l’incendie de Schweizerhalle, novembre 1986. rts.ch/archives