La P-26 : L’Organisation Secrète de 800 Agents que le Parlement Suisse Ignorait

La P-26 (Projekt 26) est une organisation secrète suisse de résistance en cas d’occupation, créée en 1979 et dissoute en mars 1992. Elle comptait environ 800 membres, dont 300 cadres, répartis dans 80 cellules sur l’ensemble du territoire. Ni le Parlement ni le Conseil fédéral n’en ont été officiellement informés. Son existence est révélée en 1990, lors du scandale des fiches. Ses archives restent partiellement classifiées jusqu’en 2041.

Le contexte : les réseaux stay-behind

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays d’Europe occidentale constituent des réseaux clandestins de résistance prévus pour s’activer en cas d’occupation par l’URSS. Ces réseaux — généralement désignés sous le terme « stay-behind » — sont constitués de civils entraînés au sabotage, à la communication clandestine et à l’organisation d’une résistance armée. En Italie, ce réseau prend le nom de Gladio. En Belgique, il s’appelle SDRA8. En Suisse, il porte le nom de code P-26.

La P-26 est créée en 1979, dans le cadre du Département militaire fédéral (DMF, aujourd’hui DDPS). Elle est organisée en 40 régions réparties sur l’ensemble du territoire suisse. Ses membres sont recrutés parmi des citoyens ordinaires — enseignants, ingénieurs, avocats, employés — sélectionnés pour leur discrétion et leur engagement supposé. Ils sont formés à des techniques militaires et de communication clandestine, notamment en coopération avec le service secret britannique MI6.

La structure et les équipements

La P-26 dispose de caches d’armes et de matériel disséminées dans plusieurs points du territoire suisse. Un ancien bunker à Gstaad (canton de Berne) est identifié après la dissolution comme l’une des installations de la P-26. L’organisation dispose également de fonds en lingots d’or et d’un plan d’évacuation du gouvernement suisse en cas d’occupation totale du territoire — selon certaines sources, ce plan prévoyait une base de repli en Irlande.

Lors de sa dissolution en mars 1992, la P-26 comptait 800 membres actifs, dont 300 ayant suivi des formations complètes, répartis dans 80 cellules. Son budget annuel n’a pas été rendu public dans sa totalité.

La révélation de 1990

L’existence de la P-26 est révélée dans le contexte du scandale des fiches — la découverte en 1989 que les autorités suisses avaient constitué des fiches sur plus de 900 000 personnes résidant en Suisse. Dans ce climat de remise en question de l’opacité des services de l’État, un journaliste révèle l’existence de la P-26 en 1990. Le choc politique est considérable : une organisation militaire secrète de plusieurs centaines de membres, dotée d’armes et de fonds, avait fonctionné sans que le Parlement en soit informé.

L’assassinat d’Herbert Alboth

Herbert Alboth, ancien membre de la P-26, est retrouvé mort chez lui à Liebefeld (canton de Berne) en mars 1990, poignardé avec sa propre baïonnette. Il avait déclaré à des proches vouloir révéler ce qu’il savait sur l’organisation. Son meurtre n’a jamais été élucidé. L’enquête judiciaire, classée sans suite, constitue l’un des points les plus troublants de toute l’affaire.

La dissolution et les suites

La P-26 est officiellement dissoute en mars 1992 par le chef du DMF, Kaspar Villiger. Une commission d’enquête parlementaire, dite commission Cornu (du nom de son président Roland Cornu), est mandatée pour établir les faits. Son rapport est partiellement rendu public en 2018. Les archives complètes de la P-26 restent classifiées jusqu’en 2041.

La question de la compatibilité d’une telle organisation avec les principes démocratiques — fonctionnement sans contrôle parlementaire, contacts non autorisés avec des services de renseignement étrangers — a alimenté un débat durable sur les limites de la raison d’État dans une démocratie directe.

Aujourd’hui

Le site du bunker de Gstaad, reconverti, se présente aujourd’hui comme un musée consacré à la résistance suisse. Les membres de la P-26 ont été progressivement réhabilités dans le discours institutionnel. Les archives restant classifiées jusqu’en 2041, une part importante des faits et des décisions qui ont conduit à la création et au fonctionnement de l’organisation demeure hors d’accès pour les historiens et le public.

Sources

  1. Rapport de la commission Cornu (version publique, 2018). Parlement suisse. parlament.ch
  2. Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « P-26 ». hls-dhs-dss.ch
  3. SWI swissinfo.ch. Articles sur la P-26 et la réhabilitation de ses membres.
  4. RTS Archives. « Temps Présent : Il était une fois l’armée secrète suisse ». 2017.
  5. Musée national suisse. Blog : « Le Projet 26 (P-26) ». Février 2020. blog.nationalmuseum.ch