L’Hôtel Arbez : Une Maison sur la Frontière, un Homme dans la Résistance

Au hameau de La Cure, à cheval sur la frontière franco-suisse, l’Hôtel Arbez est construit à l’emplacement exact de la ligne frontière issue du Traité des Dappes de 1862. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Max Arbez utilise la configuration unique du bâtiment pour protéger des fugitifs. Il est reconnu Juste parmi les Nations par l’Institut Yad Vashem le 22 avril 2012, à titre posthume.

Le Traité des Dappes et la frontière dans la maison

Le Traité des Dappes, signé le 8 décembre 1862 entre la France et la Confédération helvétique, rectifie la frontière dans la vallée des Dappes, au Jura. La ligne frontière est réalignée de façon à donner à la France le contrôle de la route stratégique du col de la Givrine, en échange d’un territoire équivalent cédé à la Suisse dans la région de La Cure.

Cette rectification fait passer la ligne frontière au milieu de parcelles bâties existantes. La famille Ponthus, qui possédait une grande maison à La Cure, se retrouve propriétaire d’un bâtiment coupé en deux pays. Jules Arbez, père de Max, rachète la propriété à la fin du XIXe siècle et en fait un hôtel-restaurant. La configuration juridique est unique : le rez-de-chaussée — dont la salle de restaurant — est en France ; l’étage, avec les chambres, est en Suisse. La ligne frontière traverse littéralement l’escalier, dont la septième marche constitue le point de passage entre les deux pays.

Max Arbez et la Résistance

Né le 2 décembre 1901, Max Arbez reprend la direction de l’hôtel familial. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la configuration du bâtiment offre une opportunité unique : des fugitifs pourchassés par les autorités allemandes ou françaises dans la salle du restaurant — côté français — peuvent monter l’escalier et se trouver instantanément en territoire suisse, hors de portée légale des forces d’occupation.

Max Arbez organise un réseau de passage. Des centaines de personnes — Juifs fuyant les persécutions, pilotes alliés abattus, résistants français — transitent par l’hôtel pour franchir la frontière. La configuration architecturale fonctionne comme un sas : la zone occupée d’un côté, la neutralité suisse de l’autre, avec pour seul obstacle une volée de marches.

Max Arbez ne parle pas publiquement de ses actes pendant toute sa vie. Il décède le 28 mars 1992 aux Rousses.

La reconnaissance de Yad Vashem

C’est grâce aux témoignages de familles sauvées — notamment la famille Lande et la famille Blot — que les actes de Max Arbez sont documentés après sa mort. L’Institut Yad Vashem de Jérusalem lui décerne le titre de Juste parmi les Nations le 22 avril 2012, à titre posthume. La médaille est remise le 6 octobre 2013 à son épouse Angèle Arbez, alors âgée de 103 ans.

Alexander Lande, l’un des enfants que Max Arbez avait aidés à fuir, deviendra par la suite ambassadeur d’Israël en Suisse.

La région et les Accords d’Évian

La zone frontalière de La Cure et des Rousses joue un rôle dans un autre épisode diplomatique majeur. En décembre 1961, des contacts préliminaires aux négociations des Accords d’Évian entre le gouvernement français et le Front de Libération Nationale algérien ont lieu dans la région. Les Accords d’Évian, signés le 18 mars 1962, mettent fin à la guerre d’Algérie. Le diplomate suisse Olivier Long y joue un rôle de facilitateur dans le cadre des bons offices de la Confédération.

Les sources disponibles mentionnent principalement le « Chalet du Yéti » aux Rousses comme lieu des réunions secrètes de décembre 1961. Le rôle exact de l’Hôtel Arbez dans ces négociations n’est pas établi avec certitude dans les sources officielles suisses.

Aujourd’hui

L’Hôtel Arbez Franco-Suisse est toujours en activité, géré par la famille Arbez. Il accueille des touristes qui peuvent dormir dans des chambres à cheval sur la frontière. La septième marche de l’escalier — marquée comme ligne frontière — est devenue un élément touristique documenté. Le site est l’un des exemples les plus illustrés de la géographie particulière créée par le Traité des Dappes.

Sources

  1. Institut Yad Vashem. Dossier Juste parmi les Nations : Max Arbez. Reconnaissance du 22 avril 2012. yadvashem.org
  2. Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Dappes, traité des ». hls-dhs-dss.ch
  3. Archives fédérales suisses. Traité des Dappes, 8 décembre 1862. bar.admin.ch
  4. Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Accords d’Évian — rôle suisse. eda.admin.ch
  5. Hôtel Arbez Franco-Suisse. Histoire officielle du bâtiment. hotelarbez.com