Les Tuileries, 10 Août 1792 : La Garde Suisse et le Monument le Plus Triste du Monde

Le 10 août 1792, des centaines de soldats suisses défendent le palais des Tuileries à Paris contre une foule insurgée. Louis XVI ordonne de cesser le combat. Les gardes qui n’ont pas réussi à fuir sont tués dans les heures qui suivent. Le Lion de Lucerne, sculpté en 1821, commémore ce massacre. Mark Twain le décrira comme le monument le plus mélancolique et le plus émouvant du monde.

La tradition mercenaire suisse en France

Les liens militaires entre la France et les cantons suisses remontent au XVe siècle. Dès 1497, Charles VIII crée la compagnie des Cent-Suisses, première unité de soldats suisses intégrée de façon permanente à la garde royale française. Après la bataille de Marignan (1515), un traité de paix perpétuelle entre François Ier et les cantons établit le cadre juridique des fournitures de troupes : les soldats suisses servent sous des « capitulations » — des traités officiels qui maintiennent leurs lois, juges et standards, transformant ces régiments en extensions légales des cantons sur sol étranger.

Ce système perdure sous Louis XIV, qui crée en 1671 des régiments suisses permanents. À la veille de la Révolution, la Garde suisse — régiment d’élite chargé de la protection du roi — est l’une des unités militaires les plus réputées d’Europe.

Le 10 août 1792

Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, Paris est en ébullition. Les sections révolutionnaires se soulèvent. Le palais des Tuileries, résidence royale, est défendu par environ 800 à 900 Gardes suisses — le commandant en chef du régiment, le colonel Louis-Auguste d’Affry, est absent pour raisons de santé ; c’est le major Karl Josef von Bachmann qui commande sur place.

À l’aube, Louis XVI quitte le palais avec sa famille pour se réfugier à l’Assemblée nationale. Les gardes restent dans le palais. Les insurgés — dont la composition et le nombre exacts sont débattus par les historiens, avec des estimations de plusieurs dizaines de milliers de personnes armées — assiègent le palais. Les Gardes ouvrent le feu pour se défendre, puis reçoivent l’ordre du roi, transmis par écrit, de cesser le combat et de rendre les armes. Cet ordre, donné en plein combat, désarme les défenseurs face à une foule surexcitée.

Les gardes qui tentent de se retirer vers l’Assemblée nationale en suivant l’ordre royal sont en grande partie massacrés dans les rues et les jardins des Tuileries. D’autres, blessés ou capturés, sont tués dans les jours suivants. Un rapport du colonel d’Affry daté du 12 novembre 1792 mentionne environ 300 morts au combat. L’historien franco-suisse Alain-Jacques Czouz-Tornare, dans ses travaux de révision, avance un bilan global légèrement inférieur aux chiffres traditionnellement cités, incluant les exécutés lors des massacres de Septembre 1792. Environ 350 gardes survécurent à l’événement, selon les sources du HLS-DHS-DSS.

Le Lion de Lucerne

Karl Pfyffer von Altishofen, officier de la Garde qui se trouvait en permission à Lucerne le 10 août 1792 et échappa ainsi au massacre, décide de créer un mémorial pour les soldats tombés. Il sollicite le sculpteur danois Bertel Thorvaldsen, qui conçoit le monument à Rome en 1819. La réalisation est confiée à Lukas Ahorn, tailleur de pierre de Constance.

Le monument est taillé directement dans la falaise d’une ancienne carrière de grès à Lucerne. Il représente un lion mourant, empalé par une lance brisée, protégeant de sa patte un bouclier arborant la fleur de lys française — l’emblème royal. Les dimensions sont de 10 mètres de long sur 6 mètres de haut. L’inscription latine « HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI » (À la loyauté et à la bravoure des Suisses) surmonte la scène. Les nombres DCCLX (760) et CCCL (350) sont gravés dans la roche, représentant respectivement les morts et les survivants selon les données disponibles au moment de la création du monument.

Le Lion est inauguré le 10 août 1821, vingt-neuvième anniversaire du massacre. En 1880, Mark Twain, de passage à Lucerne, écrit que c’est « le morceau de pierre le plus mélancolique et le plus émouvant du monde ». Le monument accueille chaque année un grand nombre de visiteurs.

Aujourd’hui

Le Lion de Lucerne est classé monument protégé en Suisse depuis 2006. Il est l’un des monuments les plus visités du pays. La tradition des mercenaires suisses en France prend fin avec la Révolution. Seule la Garde Suisse pontificale au Vatican — fondée en 1506 — perpétue aujourd’hui la tradition du soldat suisse au service d’un chef d’État étranger.

Sources

  1. Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Garde suisse (France) ». hls-dhs-dss.ch
  2. Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Lion de Lucerne ». hls-dhs-dss.ch
  3. Czouz-Tornare, Alain-Jacques. La prise des Tuileries et le sacrifice de la Garde suisse. Paris : Éditions SPM, 2017.
  4. Archives nationales de France. Documents sur le 10 août 1792.
  5. Twain, Mark. A Tramp Abroad. 1880. (Description du Lion de Lucerne.)