Les Géants des Alpes : 222 barrages pour dominer l’Europe, et les glaciers qui s’en vont

La Suisse possède la plus grande densité de barrages au monde. Deux cent vingt-deux ouvrages d’accumulation sous haute surveillance fédérale. Quatre géants de plus de 200 mètres. Plus d’un milliard et demi de mètres cubes d’eau suspendus entre 1 800 et 2 500 mètres d’altitude. Ce système, construit en à peine trente ans, fournit aujourd’hui plus de la moitié de l’électricité du pays et une part significative de la capacité de stockage européenne. Il a été pensé par une génération qui croyait les glaciers éternels.

Le contexte

L’histoire des barrages alpins suisses commence par une décision stratégique prise loin des Alpes. En 1913, les Chemins de fer fédéraux annoncent l’électrification intégrale du réseau ferroviaire. Les locomotives brûlent alors du charbon, presque entièrement importé d’Allemagne. Dépendre du charbon allemand signifiait dépendre de la politique allemande.

L’année suivante, la Première Guerre mondiale éclate. Berlin réduit drastiquement ses livraisons. Les trains ralentissent, les industries tournent au ralenti, les ménages grelottent. Pendant quatre ans, la Confédération négocie en position de faiblesse, échangeant parfois du bétail et des produits laitiers contre quelques wagons de houille. La leçon est tirée : la Suisse n’a pas de charbon, mais elle a de l’eau et des montagnes. Elle possède l’un des plus importants potentiels hydroélectriques d’Europe rapporté à sa superficie.

Les fondations se posent dans l’entre-deux-guerres. Le premier grand barrage alpin d’ampleur industrielle, Barberine, sort de terre entre 1920 et 1925 au-dessus de Martigny : 400 ouvriers, 11 heures de travail par jour, 206 000 mètres cubes de béton hissés par un funiculaire à 87 % de pente. D’autres suivent : Wägital (Schwyz) en 1924, une première Dixence en voûte dans le Val des Dix au début des années 1930 — qui sera entièrement noyée un quart de siècle plus tard par la Grande Dixence.

C’est après 1945 que tout s’accélère. Reconstruction, essor économique, demande industrielle explosive. Entre 1950 et 1970, les ingénieurs suisses construisent près de 80 grands barrages de plus de 15 mètres de hauteur. Cette période de vingt ans représente exactement la moitié du patrimoine actuel.

Les données techniques

Sur les 222 ouvrages d’accumulation sous surveillance fédérale, 124 sont en béton (dont 69 barrages-poids, 51 barrages-voûtes, 2 voûtes multiples et 2 à contreforts) et 70 sont en remblais de terre ou d’enrochement. 25 dépassent 100 mètres. 4 dépassent 200 mètres. Environ 62 % de la production hydroélectrique nationale provient de quatre cantons alpins : Uri, Grisons, Tessin et Valais.1

Les quatre géants sont, par hauteur décroissante :

La Grande Dixence (Valais, 285 m) est le plus haut barrage-poids du monde : un ouvrage dont la stabilité repose uniquement sur son propre poids. 6 millions de mètres cubes de béton, 15 millions de tonnes, soit environ trois pyramides de Khéops. Plus de 700 mètres de couronnement à 2 365 mètres d’altitude.2 À l’intérieur du mur circulent 32 kilomètres de galeries de surveillance. Le réservoir du lac des Dix contient 400 millions de mètres cubes, alimenté par plus de 100 kilomètres de galeries souterraines captant l’eau de 35 glaciers, jusqu’à 40 kilomètres du barrage du côté de Zermatt.

Mauvoisin (Valais, 250,5 m) est le plus haut barrage-voûte d’Europe. Environ 2 millions de mètres cubes de béton seulement — trois fois moins que la Grande Dixence grâce à la géométrie voûte qui utilise la pression de l’eau pour se verrouiller contre la gorge. Construit entre 1951 et 1958 sous la direction d’Albert Maret et d’Alfred Stucky (EPFL), puis surélevé de 13,5 mètres entre 1989 et 1991. Le site a une longue mémoire préindustrielle : le 16 juin 1818, un lac naturel formé par le glacier du Giétro s’était rompu, déclenchant une débâcle qui fit 44 morts jusqu’à Martigny.

Luzzone (Tessin, 225 m) est un barrage-voûte du Val di Blenio conçu par Alfred Stucky, surélevé de 17 mètres en 1996–1997. Depuis 1999, sa face aval est équipée du plus haut mur d’escalade artificiel du monde : 160 mètres de voies sportives. Contra (Tessin, 220 m), aussi appelé Verzasca, est un barrage-voûte à double courbure conçu par Giovanni Lombardi (Bellinzone). Célèbre depuis la scène d’ouverture de GoldenEye en 1995, où Pierce Brosnan saute le long de son mur.

À ces quatre géants s’ajoutent Émosson (Valais, 180 m, 1975), qui couvre à lui seul environ 3 % de la production électrique suisse, et le Muttsee (Glaris) : 1 054 mètres de couronnement à 2 474 mètres d’altitude, le plus haut barrage artificiel d’Europe, équipé depuis 2021 de la plus grande centrale photovoltaïque alpine intégrée à un mur de barrage au monde.

Les quatre géants de plus de 200 mètres
Ouvrage Hauteur Type Canton Achèvement
Grande Dixence285 mBarrage-poidsValais1961
Mauvoisin250,5 mBarrage-voûteValais1958 / 1991 (surélévation)
Luzzone225 mBarrage-voûteTessinannées 1960 / 1997 (surélévation)
Contra (Verzasca)220 mVoûte double courbureTessin1965

L’âge d’or : 1950–1970

Entre 1950 et 1970, la Suisse investit dans ses barrages des sommes comparables, rapportées à son PIB de l’époque, à ce que les États-Unis investiront bientôt dans le programme Apollo. Les barrages étaient, au sens propre, un projet national d’investissement stratégique. Ils mobilisaient des milliers d’ingénieurs, des dizaines de milliers d’ouvriers et une fraction importante du budget fédéral. Ils étaient pour la Suisse ce que les centrales nucléaires seraient, dans les années 1970, pour la France.

Les ouvriers suisses ne suffisent pas. Les entreprises font venir des Italiens, principalement du Frioul, de Vénétie et des vallées alpines du Piémont. Les chantiers de haute altitude deviennent des microcosmes multilingues avec leurs hôpitaux, leurs chapelles, leurs cinémas et leurs clubs de ski. Un monde enfermé dans la pierre et le béton.

Le chantier de la Grande Dixence incarne à lui seul cette démesure. La Société anonyme Grande Dixence est fondée en 1950. Le 3 août 1953, la première benne de béton est coulée. Les travaux dureront huit ans et mobiliseront jusqu’à 3 000 personnes simultanément. Sept jours sur sept, 11 heures en journée, 10 heures de nuit. L’altitude du chantier dépasse 2 300 mètres. Les coulées se poursuivent nuit et jour pendant la belle saison, pour rattraper le temps perdu sous la neige. Un jeune manœuvre franco-suisse de 22 ans y travaille brièvement en 1953 et en tire un court documentaire en noir et blanc, Opération Béton : il s’appelle Jean-Luc Godard, et c’est son premier film.

Près de 95 ouvriers perdront la vie durant les huit années de construction de la Grande Dixence.3 Avalanches, chutes de pierres, accidents de téléphériques de matériel. La plupart étaient des travailleurs saisonniers italiens, loin de leur famille. Le 22 septembre 1961, la dernière benne est coulée en présence des dignitaires fédéraux.

L’analyse

Les barrages suisses forment un système articulé, pas une collection d’ouvrages isolés. Le complexe de la Grande Dixence pilote à lui seul une puissance installée d’environ 2 000 MW répartie entre trois centrales (Fionnay, Nendaz, Bieudron). La centrale de Bieudron a détenu, lors de sa mise en service, plusieurs records mondiaux dont celui de la hauteur de chute pour des turbines Pelton (près de 1 900 mètres).

Cette logique trouve son expression la plus aboutie dans les installations de pompage-turbinage. Nant de Drance (Valais, 2022) affiche 900 MW pour environ 2 milliards de francs et 14 ans de chantier, sans décès. Linthal 2015 (Glaris) atteint 1 000 MW pour 2,1 milliards. La Suisse agit ici comme batterie de l’Europe : quand la nuit est calme et les prix bas, elle pompe l’eau vers les lacs d’altitude ; aux pics de consommation, elle turbine. La marge entre les deux prix rémunère l’opération. Le modèle s’appuie sur une école d’ingénierie internationalement reconnue : Alfred Stucky (EPFL), qui a signé Mauvoisin et Luzzone, et Giovanni Lombardi, qui a signé Contra, ont formé des générations d’ingénieurs civils dont les bureaux d’études ont ensuite essaimé sur les grands chantiers hydroélectriques du monde.

La mémoire de ce parc inclut aussi ses catastrophes : la débâcle du Giétro en 1818 (44 morts avant l’ère moderne des barrages), la rupture du barrage de Malpasset en France en 1959 (plus de 420 morts, choc européen qui déclenche la révision des normes), la catastrophe de Mattmark en 1965 (88 morts dont 56 ouvriers italiens en 30 secondes), la crise de Tseuzier en 1978 (zéro mort mais 51 millions de mètres cubes vidangés en urgence), la rupture de la conduite forcée de Bieudron en 2000 (3 morts). Chacun de ces incidents a nourri l’école suisse de la surveillance : pendules verticaux au 5/100 de millimètre, théodolites GPS, fissuromètres, piézomètres, dimensionnement pour un séisme une fois tous les 10 000 ans.

Aujourd’hui

Trois incertitudes pèsent aujourd’hui sur ces géants. La première est technique. La plupart ont entre 55 et 75 ans. La norme internationale considère qu’un grand barrage bien entretenu a une durée de vie opérationnelle d’environ 100 ans, certains experts tablant sur 200 ans pour les ouvrages en béton bien surveillés. La période la plus critique reste la jeunesse (premier remplissage, premier séisme), que tous les barrages suisses ont franchie. Mais la sédimentation progresse : le volume mort de chaque barrage, dimensionné pour une cinquantaine d’années, arrive à saturation, imposant des vidanges périodiques et des rehaussements de prises d’eau qui n’étaient pas prévus dans les contrats d’origine.

La deuxième incertitude est climatique. Au début du XXIe siècle, les glaciers suisses contenaient environ 75 kilomètres cubes de glace. Ils n’en contiennent plus aujourd’hui que 46. Une perte de près de 40 % en un quart de siècle. Les projections de l’EPFL sur le bassin versant de Mauvoisin sont édifiantes : en 2010, les glaciers couvraient 41 % du bassin ; dans les projections les plus prudentes pour la fin du siècle, ils n’en couvriront plus que 3 %, avec une diminution d’environ 30 % des apports d’eau annuels. Paradoxalement, la fonte libère chaque année une vingtaine de nouveaux lacs proglaciaires dont certains pourraient être équipés ; les glaciologues de l’ETH Zurich estiment toutefois le potentiel additionnel maximal à 10–14 % de la production actuelle. Un complément, pas une révolution.

La troisième incertitude est juridique. Les concessions hydroélectriques accordées dans les années 1950 et 1960 l’ont été pour des durées de 80 ans : la plupart arriveront à échéance entre 2030 et 2050. Les enjeux sont considérables : dans certaines communes du Val de Bagnes, du Val di Blenio ou du canton de Glaris, plus de la moitié des recettes fiscales provient des barrages.

Les barrages suisses ont été conçus pour un système énergétique qui n’existe plus. Ils devront fonctionner dans un système qui n’est pas encore stabilisé. Le béton, lui, ne bouge pas. Il attend, massif, immobile, mesuré au 5/100 de millimètre par des équipes d’ingénieurs dont la plupart n’étaient pas nées quand les premières bennes ont été coulées.

Sources

  1. Office fédéral de l’énergie (OFEN / BFE), bfe.admin.ch — statistiques du parc hydroélectrique suisse au 31 décembre 2024 (704 centrales de plus de 300 kW, hydroélectricité 55,9 % de la production 2023).
  2. Département fédéral des affaires étrangères, aboutswitzerland.eda.admin.ch — classification et surveillance des grands ouvrages d’accumulation.
  3. Comité suisse des barrages, swissdams.ch — typologie (69 barrages-poids, 51 voûtes, etc.), principes de surveillance, période de construction 1950–1970.
  4. Laboratoire de Constructions Hydrauliques (LCH), EPFL — études sur le bassin versant de Mauvoisin et projections 2010–2100, Espazium 2015 (Gaudard et al.).
  5. ETH Zurich, glaciologie — volumes glaciaires suisses, potentiel des lacs proglaciaires (Wilfried Haeberli).
  6. RTS Archives — chantiers de la Grande Dixence, Opération Béton (Jean-Luc Godard, 1953).
  7. Valais Tourisme et Kraftwerke Mauvoisin AG — données Mauvoisin, débâcle du Giétro 1818.