Le Simplon : 19 803 Mètres sous les Alpes, Record Mondial pendant 76 ans
Inauguré en 1906 après huit ans de chantier, le tunnel du Simplon relie Brigue (Valais) à Iselle (Piémont) sur 19 803 mètres. Il détient le record mondial du tunnel ferroviaire le plus long de 1906 à 1982. Sa construction, confrontée à des températures de roche atteignant 56 °C, a mobilisé une main-d’œuvre principalement italienne dans des conditions extrêmes.
Le contexte
Le tunnel du Simplon est le résultat d’un traité d’État signé le 25 novembre 1895 entre la Suisse et l’Italie. À la différence du tunnel du Gothard (1882), qui est un tunnel de faîte passant à 1 151 mètres d’altitude, le Simplon est conçu comme un tunnel de base : son point culminant se situe à seulement 705 mètres d’altitude, permettant des pentes d’accès plus douces et des trains plus lourds. Pour passer si bas sous la chaîne alpine, le tunnel doit traverser le massif du Monte Leone avec jusqu’à 2 150 mètres de roche au-dessus de la voûte.
Le contrat de construction est confié à l’entreprise allemande Brandt, Brandau & Cie, dirigée par l’ingénieur Alfred Brandt. Les travaux débutent en 1898 depuis les deux extrémités : Brigue côté suisse, Iselle côté italien.
Le défi thermique
Les estimations géologiques préalables prévoyaient des températures de roche de l’ordre de 42 °C au maximum. La réalité dépasse cette prévision : la température de la roche atteint 56 °C au cœur du massif, record géothermique pour un chantier souterrain à l’époque. À cette profondeur, sans possibilité d’ouvrir des puits de ventilation vers la surface, l’évacuation de la chaleur est un problème central.
Alfred Brandt conçoit une solution architecturale : non pas un seul tube, mais deux tunnels parallèles de 17 mètres de séparation, reliés par des galeries transversales tous les 200 mètres. L’air frais est injecté dans un tube et circule vers l’autre, créant un flux de ventilation naturel. Des wagons chargés de glace sont également poussés jusqu’au front de taille pour refroidir l’air autour des ouvriers.
Brandt invente également le forage rotatif hydraulique : une mèche creuse en acier qui tourne sous pression hydraulique de 120 atmosphères. L’eau traverse le centre de la mèche, refroidit l’outil et évacue les poussières. Cette technique réduit l’exposition à la silice et améliore le rendement du forage.
La catastrophe de 1901 : la Grande Source
En juillet 1901, le front de taille côté nord perce une poche d’eau à très haute pression. Un torrent d’eau à 4 °C déferle dans la galerie à un débit estimé à 49 000 litres par minute, créant un choc thermique brutal avec l’air ambiant à plus de 50 °C. Le chantier côté sud est arrêté pendant plusieurs mois.
L’eau est finalement maîtrisée par un système de portes étanches qui permettent de réguler le débit. La « Grande Source » — c’est ainsi que les ouvriers nomment l’incident — illustre l’imprévisibilité géologique du massif alpin à grande profondeur.
Le prix humain
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Longueur | 19 803 mètres (tube I) |
| Altitude maximale | 705 m |
| Recouvrement maximal | 2 150 m (Monte Leone) |
| Température roche maximale | 56 °C |
| Durée de construction (tube I) | 1898–1906 |
| Inauguration tube I | 19 mai 1906 |
| Tube II (parallèle) | Inauguré en 1922 |
| Morts (accidents directs) | 67 |
| Morts (total, maladies incluses) | Estimé à plus de 100 |
| Record mondial durée | 1906–1982 (76 ans) |
La main-d’œuvre est majoritairement italienne — plusieurs milliers d’ouvriers au pic du chantier. Les conditions de travail génèrent des maladies professionnelles : anquilostomiase (ankylostomose des mineurs, due à un parasite prospérant dans les sols chauds et humides), silicose, brûlures thermiques. En 1901, une grève éclate côté suisse : l’armée fédérale est déployée pour maintenir l’ordre, événement documenté dans les archives fédérales.
Alfred Brandt, l’ingénieur concepteur, décède d’épuisement à 53 ans en novembre 1899, sans voir l’achèvement du chantier.
L’épisode de 1945
En mars 1945, l’état-major allemand donne l’ordre de détruire les grandes infrastructures ferroviaires alpines pour retarder l’avance alliée. Le tunnel du Simplon est identifié comme cible. Selon les sources disponibles, une intervention coordonnée de partisans italiens et d’agents suisses permet de neutraliser les équipes de sabotage avant la destruction. Le tunnel est préservé intact.
Aujourd’hui
Le tunnel du Simplon — composé de ses deux tubes de 1906 et 1922 — est en exploitation continue par les CFF et Rete Ferroviaria Italiana (RFI) côté italien. Il constitue un axe majeur du corridor ferroviaire européen Rhin-Alpes. Des travaux de rénovation et de mise aux normes de sécurité sont programmés par les deux gestionnaires d’infrastructure pour les années à venir.
Pour aller plus loin
Sources
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Simplon ». hls-dhs-dss.ch
- CFF (Chemins de fer fédéraux suisses). Données techniques ligne du Simplon. sbb.ch
- Traité franco-italo-suisse du 25 novembre 1895 sur le percement du Simplon. Archives fédérales suisses. bar.admin.ch
- Musée National Suisse. Documentation sur l’épisode de 1945.