Lucens 1969 : L’Accident du Réacteur Nucléaire Expérimental Suisse
Le 21 janvier 1969, le réacteur nucléaire expérimental de Lucens, dans le canton de Vaud, subit une fusion partielle du cœur. L’accident, classé niveau 4 sur l’échelle INES, ne fait aucune victime. Installé dans une caverne souterraine, le réacteur contient la contamination dans un espace confiné. Ce dossier retrace les faits documentés de cet accident et son contexte.
Le contexte
Dans les années 1950 et 1960, la Suisse développe un programme nucléaire civil national. L’objectif déclaré est de maîtriser une filière de production d’énergie nucléaire indépendante des technologies étrangères. Le projet retenu est un réacteur expérimental à eau lourde et refroidissement au dioxyde de carbone, désigné VAKL (Versuchsatomkraftwerk Lucens). Ce type de conception — modérateur eau lourde, réfrigérant CO₂, combustible uranium légèrement enrichi — est différent des filières américaine (eau légère) et française (graphite-gaz) de l’époque.
La construction de l’installation commence en 1962 dans une caverne souterraine creusée dans le roc, à Lucens (commune du canton de Vaud). Ce choix souterrain est motivé par des considérations à la fois géologiques — stabilité de la roche — et de sécurité — confinement en cas d’incident. Le réacteur atteint sa première criticité le 29 décembre 1966 et est connecté au réseau électrique vaudois le 21 janvier 1968, exactement un an avant l’accident.
L’accident du 21 janvier 1969
Le 21 janvier 1969, lors du redémarrage du réacteur après un arrêt, un canal de combustible subit un défaut de refroidissement. La cause identifiée par le rapport d’expertise est une corrosion des gaines de combustible en alliage de magnésium, associée à une pénétration d’humidité dans le circuit de refroidissement au CO₂. Cette corrosion avait progressé pendant les mois précédents sans être détectée.
Le manque de refroidissement entraîne une fusion partielle du canal de combustible affecté, puis une rupture du circuit. Des matières radioactives sont relâchées dans la caverne souterraine. Le système de confinement — la caverne elle-même, hermétiquement fermée — fonctionne comme prévu : la contamination reste entièrement confinée à l’intérieur de la caverne. Aucun personnel ne se trouve dans la zone lors de l’accident. Il n’y a aucun blessé ni aucune victime.
L’événement est classé au niveau 4 sur l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES, 0 à 7), défini comme « accident avec conséquences locales ». Il constitue l’un des premiers accidents nucléaires documentés de l’histoire du nucléaire civil mondial.
Le déclassement et la décontamination
L’accident met fin aux activités du réacteur expérimental. La décision est prise de ne pas réparer l’installation mais de procéder à son déclassement. La décontamination de la caverne est une opération complexe et de longue durée, en raison de la nature des matières radioactives dispersées et de la configuration souterraine de l’espace.
Le rapport officiel sur l’accident est publié en 1979, dix ans après les faits. Ce délai, inhabituel pour un rapport d’expertise technique, s’explique par la complexité des investigations et par le contexte institutionnel de l’époque. Les archives photographiques de l’accident, détenues par l’agence Keystone-SDA, sont rendues publiques en 2019 — cinquante ans après l’accident.
Les données techniques du réacteur
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Type | Réacteur à eau lourde, refroidissement CO₂ |
| Puissance thermique | 28 MW thermiques |
| Puissance électrique | 6 MW électriques |
| Première criticité | 29 décembre 1966 |
| Connexion réseau | 21 janvier 1968 |
| Date de l’accident | 21 janvier 1969 |
| Classification INES | Niveau 4 |
| Victimes | Aucune |
Les conséquences pour le programme nucléaire suisse
L’accident de Lucens marque la fin du programme de réacteur expérimental suisse à conception nationale. La Suisse poursuit son développement du nucléaire civil via des réacteurs à eau légère de conception américaine (Westinghouse, General Electric) : les centrales de Beznau (1969, 1971), Mühleberg (1972), Gösgen (1979) et Leibstadt (1984) sont toutes construites sur ces technologies importées.
L’accident de Lucens n’a pas directement influencé la politique nucléaire suisse dans le sens d’un abandon — les quatre centrales mentionnées sont construites dans les années qui suivent. Il illustre en revanche les limites d’une approche de conception entièrement nationale pour une technologie aussi complexe, et la priorité que représente le confinement dans les choix d’implantation.
Aujourd’hui
La caverne de Lucens a été entièrement décontaminée et le site est aujourd’hui fermé. La Suisse a décidé, à la suite de l’accident de Fukushima en 2011, de sortir progressivement du nucléaire civil : les quatre centrales encore en exploitation (Beznau 1 et 2, Gösgen, Leibstadt) seront arrêtées en fin de vie opérationnelle, sans remplacement par de nouvelles unités nucléaires. Mühleberg a été arrêtée définitivement le 20 décembre 2019.
L’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN / ENSI) est l’autorité de surveillance compétente pour les installations nucléaires suisses. Elle publie des rapports annuels de sécurité sur chaque centrale en exploitation.
Pour aller plus loin
Sources
- Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN/ENSI). Données historiques centrales suisses. ensi.ch
- Office fédéral de l’énergie (OFEN). Histoire du nucléaire en Suisse. bfe.admin.ch
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Énergie nucléaire ». hls-dhs-dss.ch
- Archives Keystone-SDA. Photographies de l’accident de Lucens. Rendues publiques en 2019.
- Rapport officiel sur l’accident de Lucens. Publié en 1979 par les autorités fédérales compétentes.