La Grande Dixence : Le Plus Grand Barrage-Poids du Monde, Construit en Valais entre 1953 et 1961

La Grande Dixence, barrage-poids en béton situé dans le Val des Dix (Valais), est depuis son inauguration en 1961 le plus haut barrage-poids du monde avec ses 285 mètres. Sa construction entre 1953 et 1961 mobilise des milliers d’ouvriers dans des conditions extrêmes à haute altitude. Ce dossier retrace les données techniques et humaines de cet ouvrage.

Le contexte

La politique énergétique suisse d’après-guerre repose largement sur l’exploitation du potentiel hydroélectrique des Alpes. La Suisse, dépourvue de ressources fossiles domestiques, investit massivement dans la construction de barrages alpins pour assurer son indépendance énergétique. La Grande Dixence s’inscrit dans cette stratégie nationale : elle est conçue pour stocker d’importantes quantités d’eau lors des périodes de fonte des neiges et les turbiner lors des périodes de forte demande, notamment en hiver.

Un premier barrage existe déjà dans le Val des Dix depuis 1934 — la « Petite Dixence » — qui sera noyée sous les eaux du nouveau réservoir lors du remplissage. La Grande Dixence est un projet de remplacement à l’échelle supérieure, porté par Grande Dixence SA, société dont les actionnaires sont principalement des cantons et des sociétés d’électricité suisses.

Les données techniques

Caractéristiques de la Grande Dixence
Paramètre Valeur
Type Barrage-poids en béton
Hauteur 285 mètres
Longueur en crête 695 mètres
Volume de béton 6 millions de m³
Altitude du couronnement 2 365 m
Capacité du réservoir (lac des Dix) 401 millions de m³
Durée de construction 1953–1961
Puissance installée (complexe) ~2 000 MW
Production annuelle moyenne ~2 milliards de kWh

La construction

Le chantier de la Grande Dixence mobilise jusqu’à 3 000 ouvriers simultanément, issus de Suisse et de nombreux pays européens, notamment d’Italie. Les conditions de travail à haute altitude — entre 2 000 et 2 400 mètres — sont particulièrement difficiles : froid intense en hiver, risques d’avalanche, manipulation d’explosifs, travail dans les galeries d’injection et de drainage creusées dans le roc sous le corps du barrage.

Le béton est produit sur place et acheminé par téléfériques et tapis convoyeurs depuis plusieurs centrales à béton installées dans la vallée. La montée en élévation du barrage requiert le coulage de milliers de mètres cubes de béton par jour, dans des coffrages montés progressivement. La chaleur dégagée par la prise du béton — un phénomène physique inhérent aux grands volumes — est contrôlée par un réseau de tuyaux de refroidissement noyés dans la masse.

Le nombre de travailleurs tués lors de la construction de la Grande Dixence est documenté dans les archives de la société. Les chantiers de barrages alpins suisses des années 1950 sont caractérisés par des taux de mortalité au travail significativement supérieurs aux standards actuels, dans un contexte réglementaire où la protection des travailleurs étrangers notamment est moins développée qu’aujourd’hui.

Le film de Jean-Luc Godard

En 1958, alors que le chantier est en cours, le réalisateur suisse Jean-Luc Godard tourne un court métrage documentaire intitulé Opération Béton. Ce film, produit par la société Grande Dixence SA, documente les opérations de coulage du béton et la vie du chantier. Opération Béton est le premier film professionnel réalisé par Godard, antérieur à sa carrière dans la fiction.

Le complexe hydroélectrique

La Grande Dixence n’est pas un barrage isolé mais le réservoir central d’un complexe hydroélectrique étendu. Des galeries souterraines de plusieurs dizaines de kilomètres captent l’eau de fonte de nombreux glaciers du val d’Hérens et du val d’Anniviers pour l’acheminer vers le lac des Dix. L’eau est ensuite turbinée dans les centrales situées dans les vallées en aval — Fionnay, Nendaz, Bieudron — avant d’être restituée à la Dixence puis au Rhône.

La centrale de Bieudron, mise en service en 1998, abrite trois turbines Pelton parmi les plus puissantes du monde, d’une puissance unitaire de 423 MW, exploitant une chute d’eau de 1 869 mètres — une des plus grandes chutes exploitées dans le monde.

Aujourd’hui

La Grande Dixence est en exploitation continue depuis 1961. Grande Dixence SA, aujourd’hui filiale du groupe Alpiq, assure la gestion du complexe. Le barrage est soumis à une surveillance permanente — instrumentation de mesure des déplacements, des pressions interstitielles et des fuites — conformément aux prescriptions de l’Office fédéral de l’énergie et aux normes suisses sur la surveillance des barrages.

Dans le contexte de la transition énergétique, les grandes installations de stockage hydroélectrique — capables d’effacer et de produire de l’énergie selon les besoins du réseau — acquièrent une valeur accrue comme batteries de grande capacité compensant l’intermittence des énergies solaire et éolienne.

Sources

  1. Grande Dixence SA / Alpiq. Données techniques officielles. grande-dixence.ch
  2. Office fédéral de l’énergie (OFEN). Statistiques de l’hydroélectricité suisse. bfe.admin.ch
  3. Comité Suisse des Barrages. Registre des barrages suisses. swissdams.ch
  4. Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Grande Dixence ». hls-dhs-dss.ch
  5. Godard, Jean-Luc. Opération Béton. Court métrage documentaire. Genève, 1958.