Goldau : les 457 morts sur lesquels roule l’axe du Gothard

Le 2 septembre 1806, en fin d’après-midi, un pan du Rossberg se détache du sommet du Gnipen et ensevelit en quelques minutes les villages de Goldau et de Röthen. Près de 40 millions de mètres cubes de roche font 457 morts, la plus grande catastrophe naturelle survenue sur le territoire de la Suisse actuelle. Deux siècles plus tard, un grand nœud ferroviaire de l’axe du Gothard, une autoroute et un village de plusieurs milliers d’habitants reposent sur ce champ de débris, et le flanc de la montagne reste sous surveillance permanente.

Le contexte : une montagne prédestinée

Pour comprendre l’éboulement, il faut remonter à la formation du Plateau suisse. Il y a environ 25 millions d’années, au pied des Alpes en train de se soulever, des rivières déposent d’épaisses couches de galets, de sables et de boues. Ces sédiments se transforment lentement en roches : les galets cimentés donnent un conglomérat que les géologues de langue allemande nomment Nagelfluh et le français poudingue. Le résultat est un empilement où des bancs de poudingue durs et rigides alternent avec des couches de grès et de marnes tendres.

Le plissement alpin a ensuite incliné cet empilement. Sur le versant qui domine Goldau, les couches plongent de 12 à 15 degrés vers la vallée, et jusqu’à 30 degrés près du sommet. Le mécanisme de la catastrophe tient à une propriété des marnes : gorgées d’eau, elles se ramollissent et deviennent une surface de glissement sur laquelle les dalles de poudingue, restées rigides, peuvent glisser. Les glaciations ont ajouté la dernière pièce du dispositif : le glacier de la Reuss a raboté le pied du versant et emporté la butée naturelle qui retenait les couches inclinées.

Le massif du Rossberg culmine au Wildspitz, à 1 580 mètres. C’est son sommet occidental, le Gnipen, à 1 567 mètres, qui va céder. La montagne n’en est pas à son coup d’essai : les chroniqueurs ont recensé une vingtaine de glissements sur ce seul massif, et un plan de glissement préhistorique reste visible aujourd’hui encore à côté de la cicatrice de 1806.

Les signes ignorés, puis les quelques minutes du 2 septembre

Trois années très humides se succèdent : 1804, 1805 et 1806. À l’hiver chargé de neige succède, au printemps 1806, une fonte rapide qui gorge la montagne d’eau, avant que les pluies torrentielles de l’été n’achèvent de saturer les marnes. Dans les semaines qui précèdent la catastrophe, des fissures s’ouvrent dans les bancs de poudingue et se remplissent d’eau. Certaines fentes deviennent si larges que les bûcherons les franchissent sur des passerelles de fortune ; des arbres se penchent d’un coup, et le lent mouvement du sol arrache des racines dans un bruit de craquements.

Pourtant, une seule famille quitte les lieux, deux jours avant la catastrophe. De mémoire d’homme, la montagne n’avait jamais fait parler d’elle, le village se dressait de l’autre côté du fond de la vallée, et l’idée qu’une montagne puisse traverser une vallée entière n’existait dans aucun récit. Le 2 septembre 1806, il pleut depuis plus de vingt-quatre heures. Vers midi la pluie cesse, et vers 17 heures un paquet de poudingue épais par endroits d’une cinquantaine de mètres se détache du sommet.

La masse glisse d’abord lentement, puis accélère, se fragmente en dalles et en blocs et s’étale dans la pente à la manière d’un liquide. Environ 1 000 mètres de dénivelé sont franchis en trois minutes. Les estimations de l’époque situent la vitesse entre 150 et 250 kilomètres à l’heure. Devant la coulée, l’air comprimé forme une onde de choc qui projette des personnes, des arbres entiers et des pans de bâtiments. La masse traverse le fond de la vallée et remonte d’une centaine de mètres sur le versant opposé, au pied du Rigi. Goldau et Röthen disparaissent entièrement, une partie de Buosingen est emportée, et plus de six kilomètres carrés de terres sont ensevelis.

Le lac qui se dresse en muraille, et le bilan

La catastrophe n’est pas terminée. Un bras de la coulée pousse devant lui une langue de terrain qui s’enfonce dans le lac de Lauerz comme un piston. L’eau, chassée de son lit, se dresse en murailles. Les témoins de l’époque parlent d’une vague de vingt mètres ; la reconstruction scientifique menée à partir des sédiments du lac établit une hauteur d’une quinzaine de mètres, l’eau étant montée jusqu’à frôler le sommet de la tour de la chapelle de l’île de Schwanau. Sur la rive, le cœur du village de Lauerz est rasé par la vague, et non par la pierre ; seul le clocher reste debout. La vague traverse ensuite le lac dans toute sa longueur et détruit encore des maisons à Seewen, sur la rive opposée.

Le bilan donne la mesure de l’événement. On dénombre 457 morts, dont 115 à Lauerz et Buosingen, beaucoup noyés plutôt qu’écrasés. La catastrophe tue 323 têtes de bétail, détruit totalement 102 habitations ainsi que 220 granges et étables. Un chiffre dit la violence de l’impact mieux que les autres : 14 personnes seulement seront extraites vivantes des décombres. Sous une telle masse, il n’y a presque aucun blessé. Dans les premiers jours, le brouillard des informations amplifie encore le désastre : le grand quotidien zurichois évoque d’abord plus de mille victimes, et il faudra des semaines pour établir le bilan réel.

Ce que la catastrophe a fondé

Ce qui se passe ensuite marque le pays plus durablement que le drame lui-même. Dès le lendemain, des secouristes arrivent de Zoug et de Lucerne, puis de toute la Suisse. Un appel aux dons est lancé au nom du canton de Schwyz. La nouveauté tient au cadre institutionnel : le pays dispose alors, pour la première fois, d’une autorité fédérale permanente issue de l’Acte de Médiation, dont l’appel met les cantons hésitants sous pression. Pour la première fois de l’histoire, tous les cantons participent à une collecte, à une époque où les assurances n’existent pas encore. Les archives cantonales y voient l’acte de naissance de la collecte de dons à l’échelle nationale.

L’autre héritage est scientifique. Dès l’année suivante, un médecin de la région publie une description minutieuse de la catastrophe et de ses causes physiques, considérée comme la première monographie naturaliste d’un désastre géologique. Fait remarquable pour l’époque, les théologiens eux-mêmes acceptent l’explication scientifique : l’événement n’est plus lu comme un châtiment divin, mais comme un mécanisme naturel que l’on peut comprendre et, donc, anticiper. La gestion moderne des risques naturels commence là. Deux siècles plus tard, les mécanismes de rupture du Rossberg font toujours l’objet de publications scientifiques.

La reconstruction suit le même élan. Dès novembre 1806, une centaine d’hommes envoyés par Berne rétablissent la route entre Goldau et Lauerz. Les survivants font un choix qui dit tout : ils rebâtissent au même endroit, sur le cône de débris lui-même, et les premières maisons se relèvent dès 1810. Le village d’aujourd’hui repose donc, littéralement, sur sa propre catastrophe.

L’éboulement du Rossberg en chiffres
Paramètre Valeur
Date2 septembre 1806, vers 17 heures
Point de ruptureLe Gnipen (1 567 m), sommet occidental du Rossberg
Volume détachéPrès de 40 millions de m³
Durée de la chute1 000 m de dénivelé en 3 minutes environ
Vague sur le lac de LauerzUne quinzaine de mètres (reconstruction scientifique)
Morts457, dont 115 à Lauerz et Buosingen
Habitations détruites102 habitations, 220 granges et étables
Survivants extraits des décombres14

Aujourd’hui

La véritable renaissance de Goldau est venue du rail. Une première gare ouvre à Arth-Goldau en 1878 ; l’entrée en service de la ligne du Gothard en 1882, puis l’ouverture d’une nouvelle gare en 1897, font du hameau reconstruit un nœud du trafic européen. Ses quais, ses voies et ses aiguillages reposent intégralement sur le cône d’éboulis : sous le ballast se trouvent les blocs du Gnipen et les disparus de 1806 que personne n’a jamais retrouvés. L’autoroute traverse le même champ de débris, un parc naturel et animalier s’y est installé en 1925, et la population, de 434 habitants au milieu du XIXe siècle, dépasse aujourd’hui les 5 000.

Le Rossberg n’a pour autant jamais été déclaré inoffensif. Sa structure n’a pas changé, et les mêmes marnes se gorgent d’eau à chaque épisode de fortes précipitations. Le 23 août 2005, au terme d’un mois d’intempéries, un pan de montagne s’est détaché au lieu-dit du Gribsch : le plus gros éboulement survenu ici depuis 1806, sans faire de blessé. C’est pourquoi le flanc de la montagne est surveillé en permanence par des capteurs, et le canton de Schwyz classe le secteur sur ses cartes de dangers naturels, où les zones rouges interdisent toute construction. Les Chemins de fer fédéraux participent à l’entretien de la forêt protectrice du versant, dont les racines et les troncs freinent les pierres avant qu’elles n’atteignent la voie.

La mémoire, elle, n’a pas eu besoin d’entretien. En 2025, lorsqu’un village valaisan a été enseveli à son tour par sa montagne, deux des toutes premières communes à lancer une collecte de soutien s’appelaient Lauerz et Arth, 219 ans après avoir reçu celle du pays entier. Depuis les quais de la gare, il suffit de lever les yeux : la cicatrice du Gnipen barre toujours le versant, tandis que les capteurs, eux, ne dorment jamais.

Sources

  1. Dictionnaire historique de la Suisse (DHS). Goldau. hls-dhs-dss.ch
  2. Dictionnaire historique de la Suisse (DHS). Lauerzersee. hls-dhs-dss.ch
  3. Bussmann, F. & Anselmetti, F. S. Rossberg landslide history and flood chronology as recorded in Lake Lauerz sediments. Swiss Journal of Geosciences, 2010.
  4. Thuro, K., Berner, C. & Eberhardt, E. Der Bergsturz von Goldau 1806. Analyse des mécanismes de rupture, 2005.
  5. Club Alpin Suisse (CAS). L’éboulement de Goldau, articles du bicentenaire. sac-cas.ch
  6. Musée national suisse. Goldau sous la roche. blog.nationalmuseum.ch
  7. Canton de Schwyz, Amt für Wald und Natur. Naturgefahren, cartes des dangers. sz.ch
  8. Office fédéral de topographie swisstopo. Cartes et modèles du relief.