Veytaux 1941 : les 4 tonnes d’explosif que l’armée suisse avait placées sous sa propre route

Le 25 septembre 1941 à 16h18, les charges d’un ouvrage miné explosent sous la route cantonale et la voie ferrée, entre le château de Chillon et la falaise. Six personnes meurent. Le rapport d’enquête de l’armée, daté du 8 octobre, établit que cinq raccords électriques avaient été laissés sans isolant.

Le contexte

En 1940, la Suisse change de doctrine militaire. La France est tombée en six semaines et le pays se retrouve encerclé par les puissances de l’Axe. Le calcul qui consistait à tenir la frontière et le plateau ne tient plus. L’armée se replie sur le massif alpin : c’est le Réduit national, une défense en profondeur avec des entrées peu nombreuses et fortement tenues.

À l’extrémité orientale du lac Léman, les Préalpes descendent jusqu’à l’eau. Entre la falaise et le lac subsiste une bande de terrain qui se compte en dizaines de mètres. Sur cette bande passe tout le trafic : la route cantonale, la ligne du Simplon et, à l’époque, le tramway reliant les communes de la Riviera à Villeneuve. Les documents militaires qualifient ce goulet de passage obligé. C’est la porte occidentale du dispositif.

Le château de Chillon, bâti sur l’îlot rocheux qui ferme le passage, occupe ce point depuis le XIIIe siècle pour la même raison. Huit siècles plus tard, seule l’échelle a changé.

L’ouvrage miné 33/01

Un ouvrage miné n’est ni un piège ni un champ de mines. Ce sont des chambres creusées dans la roche d’un pont ou d’une route, chargées d’explosif, refermées, puis reliées par câble à un poste de mise à feu situé en retrait. Le dispositif est conçu pour être déclenché volontairement, sur ordre, le jour où il faut interdire un passage.

La logique militaire est celle du retardement. Un génie adverse compétent finit toujours par rétablir une route détruite, mais cela lui coûte des jours. Encore faut-il pouvoir travailler : c’est pourquoi un passage miné s’accompagne toujours d’un ouvrage de tir capable de battre le cratère que la destruction vient de creuser.

À Veytaux, l’objet porte le numéro 33/01 et comprend deux ensembles distincts. Les chambres de mine de la route ont été creusées en 1935, lors de la correction de la route cantonale, soit six ans avant la guerre. Celui de la voie ferrée est construit au printemps 1941 par le bureau des mines d’une brigade de montagne. Ensemble, ils portent un peu plus de 4 tonnes d’explosif au chlorate : environ 2 tonnes sous la route, 2 tonnes sous les rails.

Ces ouvrages ne relèvent pas du fort voisin. Ils sont préparés et gardés par une compagnie de mineurs, unité distincte disposant de ses propres hommes et de son propre chef d’ouvrage. Dans tout le pays, des ponts et des tronçons de route ont ainsi été minés et laissés chargés pendant des années, pendant que la circulation passait au-dessus.

Le 25 septembre 1941

Depuis la fin juillet, l’armée installe à Chillon un dispositif de mise à feu pneumatique, jugé plus sûr que l’installation électrique existante. Le poste de commande est transféré à l’abri, dans le fort. Le 9 septembre, un capitaine contrôle l’installation, la réceptionne et la remet à la troupe. Il ne manque qu’une porte pour fermer la niche du poste. Commandée d’abord en bois, refusée parce que le bois ne résiste pas à l’humidité d’une galerie, elle est recommandée en fibrociment et quitte la fabrique le 16 septembre. Elle arrive chez le serrurier de Veytaux le 25 septembre.

Ce jeudi-là, peu après 16 heures, le caporal responsable de l’ouvrage vérifie les lignes électriques de mise à feu, comme le règlement l’exige. Il constate que la ligne ne présente plus de continuité. Il part prévenir son lieutenant par téléphone. Il est en chemin quand les charges explosent, à 16h18.

Un train de voyageurs vient de passer en direction de Villeneuve. En sens inverse arrive le train de marchandises no 5415, 50 wagons lancés à 60 km/h, qui entre dans l’explosion. La locomotive bascule dans le cratère et une dizaine de wagons s’entassent derrière elle. La route cantonale est arrachée sur une grande longueur, les bâtiments voisins sont fissurés, le toit de la halte de Veytaux est crevé par les pierres. Le château ne subit aucun dommage structurel.

Six personnes sont tuées : le mécanicien du train de marchandises, le chef de train du dépôt de Saint-Maurice, la sentinelle chargée de garder l’ouvrage, un employé retraité des Chemins de fer fédéraux qui passait sur la route, et deux visiteuses venues de Saint-Gall qui sortaient du château. Aucune n’avait de lien avec une opération militaire.

La route et la voie étant coupées, le haut du lac se trouve séparé de la plaine du Rhône. Des embarcations privées, puis deux bateaux de la Compagnie générale de navigation, assurent la liaison entre Villeneuve et Montreux. Les trains du Simplon s’arrêtent désormais à Montreux et des autocars postaux conduisent les voyageurs jusqu’au quai. Sur les décombres, 300 ouvriers travaillent jour et nuit avec la troupe, sous la direction des ingénieurs de l’État de Vaud, en sachant que trois fourneaux de mine n’ont pas explosé et restent chargés. Le général Guisan se rend sur place le lendemain.

L’enquête militaire

L’enquête dure treize jours. Le rapport, daté du 8 octobre 1941, émane de l’officier chargé de l’enquête par le chef du génie de l’armée et est adressé au général, au chef du Département militaire, au chef du génie et au juge d’instruction. Il compte cinq pages, trois plans et sept photographies.

Trois hypothèses sont écartées. Le sabotage : la mèche lente de secours est retrouvée intacte des deux côtés, coupée et allumée par les enquêteurs, elle brûle normalement. L’explosif : les charges au chlorate sont analysées au laboratoire des munitions de Thoune, qui ne relève aucune altération. La mise à feu manuelle : les allumages à main des deux postes et celui de la sentinelle sont tous trois intacts.

Reste le départ spontané des détonateurs électriques. Le rapport se tourne vers le courant vagabond, cette part du courant de retour de la traction ferroviaire qui s’échappe du trajet prévu. Plusieurs facteurs coïncident ce jour-là : depuis six jours, le tronçon est alimenté par une autre sous-station et le courant de retour circule en sens inverse ; les deux trains se trouvent du même côté de l’ouvrage, ce qui porte ce courant à son maximum ; la sécheresse prolongée réduit la conductivité du sol. Le courant emprunte alors le rail, ou tout autre métal présent dans le terrain.

Les tubes protégeant les fils de mise à feu étaient fixés à nu contre le rocher. Dans les boîtes de raccordement, les extrémités du fil électrique avaient été reliées sans isolation. Le rapport indique que l’équipe les avait laissées nues pour économiser du ruban isolant, et précise qu’il ne fallait en aucun cas économiser sur ce poste. L’interrogatoire du chef d’ouvrage en révèle deux autres, pour le même motif : cinq points nus au total. Le rapport établit en outre que les contrôles d’isolement rendus obligatoires cinq mois plus tôt par directive du chef du génie, pour toutes les installations de mise à feu en domaine ferroviaire, n’ont jamais été effectués sur l’objet 33/01.

Le document ne conclut pas au-delà de ce qu’il peut établir. Il écrit qu’il n’y a pas d’acte fautif direct, que l’établissement certain de la cause est impossible, que le courant de retour a probablement pu entrer par les points non isolés, et qu’une induction entre les deux extrémités reliées demeure une autre explication possible. Il ajoute que des concours de circonstances malheureux ont conduit à cette catastrophe, qui n’aurait pas été possible si l’installation pneumatique avait été en service.

Le fort de Chillon

Au-dessus du lieu de l’explosion, dans la falaise, un ouvrage d’artillerie achevé la même année attendait d’être remis à la troupe. Son existence restera classée pendant un demi-siècle. Depuis la route, rien n’était visible.

L’armement d’origine comprend quatre pièces de 7,5 cm en tir direct, réparties sur deux niveaux : deux à la hauteur de la voie ferrée, deux à la hauteur de la route. Une troisième casemate porte deux pièces d’artillerie superposées, montées sur affût à levier, dont les limites de tir sont fixées par règlement de Vouvry à Saint-Gingolph. Leur mission couvre le lac et les fortifications de la rive valaisanne.

Caractéristiques du fort de Chillon (A 390)
ParamètreValeur
TypeOuvrage d’artillerie de forteresse creusé en galerie
Remise à la troupe1942
Armement d’origine4 pièces de 7,5 cm en tir direct, 2 pièces d’artillerie superposées
Effectif131 lits
ÉnergieDeux moteurs, 120 ch et 60 ch
Réserves70 000 litres d’eau, 3 cuves de 8 000 litres de mazout
ModernisationAnnées 1950 : les 4 pièces de 7,5 cm remplacées par des canons antichars de 9 cm
Retrait partiel1978 : dépose des deux pièces d’artillerie de la casemate du lac
Mise hors service1er janvier 1995

Le fort n’a pas tiré le 25 septembre 1941, et il n’a jamais eu à le faire. Sa carrière tient en une ligne d’inventaire : remis à la troupe en 1942, mis hors service le 1er janvier 1995. Pour une fortification, c’est le meilleur bilan possible.

Aujourd’hui

La remise en état des lieux a duré quatre ans et s’est achevée en septembre 1945, après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les archives de la commune de Veytaux conservent un dossier sur la catastrophe, comprenant les photographies, les coupures de presse et les images du chantier de réparation.

Le fort est aujourd’hui ouvert au public. Les galeries, les casemates et les locaux de troupe se visitent, à quelques pas d’un château médiéval que le monde entier photographie sans soupçonner la présence de l’ouvrage dans la falaise. Trois des canons de 9 cm sont encore en place. La casemate qui dominait la route au nord a été désaffectée après le repérage d’une fissure dans la roche, placée sous surveillance par témoins.

La géographie, elle, n’a pas changé. La route longe toujours le rocher entre la falaise et l’eau. L’autoroute A9, construite plus tard, a dû franchir le goulet sur un viaduc au-dessus du village, faute de place en bas.

Sources

  1. Archives fédérales suisses. Bericht über die Sprengkatastrophe Veytaux-Chillon vom 25.9.41. A.H.Q., 8 octobre 1941. Rapport de l’officier chargé de l’enquête par le chef du génie de l’armée ; objet miné 33/01 ; plans nos 18355, 18356 et 18357.
  2. Archives cantonales vaudoises. Fonds de la commune de Veytaux, dossier sur la catastrophe du 25 septembre 1941.
  3. Chef du génie de l’armée, Service des destructions. Veytaux-Chillon, ouvrage 33/01, plan de situation, échelle 1:500, 7 octobre 1941. Archives fédérales suisses.
  4. Historique de l’ouvrage de Chillon. Manuscrit signé du chef d’ouvrage. Armement d’origine, limites de tir, effectif. Communiqué par l’Association Promotion Soutien Forteresse Helvétique, St-Maurice. infoapsf1890.wordpress.com
  5. Fort de Chillon. Chronologie de l’ouvrage, armement, garnison. fortdechillon.ch
  6. Feuille d’Avis de Lausanne, 26 septembre 1941. Catastrophe à Chillon.
  7. Tribune de Lausanne, 27 septembre 1941. La catastrophe de Chillon.
  8. BOILLAT, Christophe. « Six morts et des dégâts abyssaux près du château de Chillon », série Histoire d’ici : Veytaux, 1941. 24 heures, 7 juin 2020. 24heures.ch