Vingt millions de mètres cubes en mouvement : le Spitze Stei, la montagne que la Suisse surveille jour et nuit
Au-dessus du lac d’Oeschinen et du village de Kandersteg, dans l’Oberland bernois, un flanc entier de montagne glisse lentement vers la vallée. Entre 15 et 20 millions de mètres cubes de calcaire sont en mouvement, auscultés en continu par l’un des dispositifs de surveillance les plus denses de Suisse. Pour ne jamais quitter cette paroi des yeux, le canton de Berne engage 759 000 francs par an.
Le contexte : un village, un lac et une paroi qui bouge
Kandersteg est un village d’environ 1 300 habitants, posé au fond d’une vallée du sud de l’Oberland bernois. Sous la montagne s’ouvre le tunnel ferroviaire du Lötschberg, qui relie le nord des Alpes au Valais ; au-dessus s’étend le lac d’Oeschinen, à quelque 1 578 mètres d’altitude, l’un des sites touristiques les plus fréquentés de la région.
C’est le flanc qui domine ce lac, à plus de 2 500 mètres d’altitude, qui pose problème. Le rocher n’y est pas un bloc massif et sain, mais un empilement de calcaire et de marne, fissuré et longtemps maintenu en place par la glace contenue dans ses fractures. Le dégel du permafrost, en haute altitude, dissout ce ciment invisible : la paroi perd de sa cohésion et se met en mouvement. Depuis 2018, les spécialistes constatent une accélération nette de ce glissement.
Le phénomène dépasse Kandersteg. Dans l’ensemble des Alpes, la limite du sol gelé en permanence remonte, et des parois que l’on croyait éternelles entrent dans une lente instabilité. Le Spitze Stei a l’avantage, si l’on peut dire, d’être tombé sous le regard des scientifiques au bon moment, et de menacer un village assez important pour justifier des moyens considérables.
Cette fonction de carrefour n’est pas anecdotique. La petite gare de Kandersteg voit défiler, par le tunnel du Lötschberg, une part du trafic entre l’Europe du Nord et l’Italie, sans commune mesure avec la taille du village. Une vallée peut être minuscule et stratégique à la fois : c’est le cas ici, et cela pèse dans l’attention que les autorités portent au moindre risque pour les infrastructures et pour les personnes.
Une masse en mouvement : quatre volumes qu’il ne faut pas confondre
Autour du Spitze Stei circulent des chiffres impressionnants, souvent mélangés dans la presse. Ils recouvrent en réalité quatre grandeurs distinctes. La masse totale concernée sur le flanc est estimée entre 15 et 20 millions de mètres cubes de roche, soit, compte tenu de la densité du calcaire et de la marne, de l’ordre de 50 millions de tonnes. Un effondrement complet du corps glissant représenterait un volume d’environ 18 millions de mètres cubes : c’est le scénario extrême, jugé le moins probable.
Les géologues du canton et des instituts fédéraux considèrent bien plus vraisemblables des ruptures successives de compartiments, de l’ordre de 1 à 8 millions de mètres cubes, à un horizon de cinq à dix ans. À ces volumes potentiels s’oppose la réalité des chutes déjà survenues, qui se comptent en milliers de mètres cubes. La confusion entre ces échelles est la principale source de malentendus sur le Spitze Stei.
| Grandeur | Volume |
|---|---|
| Masse totale instable sur le flanc | 15 à 20 millions de m³ (≈ 50 millions de tonnes) |
| Éboulement total (scénario majeur) | ≈ 18 millions de m³ |
| Événements partiels jugés probables (5 à 10 ans) | 1 à 8 millions de m³ |
| Poche accélérée (août 2022) | ≈ 500 000 m³, jusqu’à 20 cm par jour |
L’été 2022 : la semaine qui a défini la surveillance
En août 2022, le flanc a connu son épisode le plus critique. Une chute d’environ 10 000 mètres cubes s’est produite dans le secteur médian, suivie à quelques jours d’intervalle par l’accélération brutale d’une poche d’environ 500 000 mètres cubes, dont les mouvements ont atteint jusqu’à 20 centimètres par jour. Les autorités ont relevé les degrés de danger, fermé des sentiers et des routes, et instauré une zone de planification qui gèle les constructions dans le périmètre exposé.
Puis la poche a ralenti, et le grand éboulement redouté ne s’est pas produit. La communication officielle a évolué vers une position prudente : il n’y a pas de nécessité d’agir dans l’urgence, parce que la surveillance en place garantit une évacuation à temps des secteurs menacés. Le pic d’alarme des années 2020 à 2022 a, depuis, été nuancé. La menace demeure réelle, mais elle n’est pas imminente.
Le flanc le plus ausculté de Suisse
C’est le dispositif de mesure qui donne au Spitze Stei son caractère unique et en fait l’un des flancs les plus densément surveillés du pays. Un bureau d’ingénieurs spécialisé y a installé un véritable réseau nerveux artificiel, dont les données sont compilées en continu. Tant que les déplacements restent dans une plage attendue, la vie continue normalement dans la vallée ; des seuils définis à l’avance déclenchent, degré après degré, la fermeture des zones exposées puis, au besoin, l’évacuation.
| Instrument | Nombre |
|---|---|
| Prismes de mesure (visés par tachéomètre) | 30 |
| Récepteurs GPS / GNSS | 13 |
| Capteurs sismiques | 5 |
| Caméras | 3 |
| Radar (mesure de déformation à distance) | 1 |
| Régime de surveillance | 24 heures sur 24 |
Le secteur le plus actif de la masse instable se déplace couramment de 6 à 8 mètres par an. L’entretien de ces instruments, en haute montagne, mobilise des géographes, des guides et des équipes de recherche fédérales, qui montent régulièrement vérifier les capteurs et contrôler les données. La surveillance d’une montagne n’est pas une abstraction électronique : c’est un travail de terrain, exigeant et continu.
Le prix de rester
Cette veille a un coût, inscrit dans les comptes publics. Pour les années 2025 à 2028, le canton de Berne a décidé d’engager 759 000 francs par an afin de soutenir la surveillance et les mesures de protection portées par la commune, soit un crédit total de 3 036 000 francs. Ce soutien est subordonné à une participation de la Confédération, selon la logique suisse qui répartit la charge des dangers naturels entre la commune, le canton et l’État fédéral. À ces montants s’ajoutent des mesures de protection réalisées ces dernières années, dont le coût se compte en millions supplémentaires.
Derrière ces chiffres se cache une question que peu de communes ont eu à trancher aussi crûment : partir, ou rester et surveiller. Kandersteg a choisi de rester. Le pari est celui de la mesure permanente : tant que l’on voit venir le danger, on peut l’affronter sans abandonner la vallée.
La menace ne se limite pas aux murs. Elle pèse sur la valeur des maisons, sur la confiance des banques et sur le tourisme du lac d’Oeschinen, principal moteur économique de la vallée. Pour l’heure, la fréquentation a tenu, malgré les articles alarmants ; chacun sait pourtant qu’une réputation se construit lentement et se défait vite, et qu’une image de village menacé peut faire plus de dégâts qu’un éboulement contenu par les ouvrages de protection. C’est pourquoi la communication autour du Spitze Stei est aussi délicate que la surveillance elle-même : informer sans effrayer, alerter sans condamner.
Aujourd’hui
Par un samedi d’août 2026, peu après 13 h 30, un bloc d’environ 1 500 mètres cubes, soit quelque 3 000 tonnes, s’est détaché du flanc et a dévalé vers le lac d’Oeschinen. Des promeneurs ont quitté la rive en hâte, mais l’événement n’a fait ni blessé ni dégât, et aucun secteur habité n’a été menacé. Rapportés aux millions de mètres cubes en mouvement, ces quelques milliers de tonnes représentent moins d’un dix-millième de la masse totale : le compartiment concerné glissait alors d’environ 6 centimètres par jour, loin des 20 centimètres quotidiens du pic de 2022. C’était, précisément, le type d’événement que la surveillance anticipe.
La suite s’écrit à coups de simulations. Le canton et la commune préparent une révision complète de la carte de danger, attendue pour la fin de 2026, élaborée avec un groupe d’accompagnement local associant la population et les acteurs économiques. Ce document déterminera, secteur par secteur, ce que l’on pourra construire, rénover ou interdire dans le village. C’est là que se joue le véritable enjeu du Spitze Stei : non pas seulement la montagne tombera-t-elle, mais la vallée pourra-t-elle continuer d’y vivre et d’y accueillir des visiteurs.
Pour aller plus loin
Sources
- Canton de Berne, Office de la forêt et des dangers naturels (AWN / KAWA). Gefahrenmanagement Spitze Stei, Kandersteg. naturgefahren.sites.be.ch
- Commune de Kandersteg. Spitze Stei : informations officielles. gemeindekandersteg.ch
- GEOTEST AG. Gefahrenmanagement « Spitzer Stein » : dispositif de mesure et suivi. geotest.ch
- WSL / SLF, Institut pour l’étude de la neige et des avalanches. Dégradation du permafrost et instabilités rocheuses alpines. slf.ch
- SWI swissinfo.ch. Im Schatten des Spitzen Steins. swissinfo.ch
- RTS. Le Spitze Stei au-dessus de Kandersteg : surveillance et éboulements. rts.ch