Cinq cents morts sous le Cervin : le glacier qui redessine une frontière
Depuis la première ascension du Cervin, en 1865, plus de cinq cents personnes ont perdu la vie sur ses faces. C’est le sommet le plus meurtrier de Suisse. Mais la même force qui gouverne cette montagne, la fonte de ses glaces, fait aujourd’hui deux choses que l’on croyait impossibles : elle restitue des corps disparus depuis un demi-siècle, et elle déplace une frontière d’État.
Le contexte : la dernière forteresse des Alpes
Au milieu du XIXe siècle, toutes les grandes cimes des Alpes avaient été gravies, sauf une. Le Cervin, cette pyramide de roche de 4 478 mètres dressée au-dessus de Zermatt, dans le Valais, passait pour imprenable. Le 14 juillet 1865, une cordée de sept hommes en atteint le sommet pour la première fois, trois jours avant une cordée concurrente venue du versant italien.
Le triomphe tourne au drame à la descente. Le membre le moins expérimenté glisse et entraîne trois compagnons dans le vide de la face nord. La corde qui reliait les deux moitiés de la cordée cède. Quatre hommes tombent sur le glacier, mille deux cents mètres plus bas. L’examen du lien rompu révèle qu’il s’agissait de la corde la plus ancienne et la plus faible de l’expédition, une simple corde de réserve. Une enquête est ouverte à Viège ; elle ne retient aucune charge. La question de savoir pourquoi cette corde-là s’est retrouvée au point le plus critique n’a jamais reçu de réponse. Relayé dans toute la presse européenne, le drame transforme un village de montagne en destination mondiale et fait du Cervin un mythe.
Ce que le glacier rend
Cent soixante ans plus tard, le décompte ouvert en 1865 n’a jamais cessé. Selon le Club Alpin Suisse, plus de cinq cents personnes sont mortes sur le Cervin, ce qui en fait le sommet le plus meurtrier du pays. En moyenne, huit à dix alpinistes y perdent la vie chaque saison, alors que deux mille cinq cents à trois mille tentent l’ascension chaque année. La dangerosité de la montagne ne tient pas à sa hauteur, mais à sa forme : sa silhouette parfaite agit comme un aimant sur des grimpeurs parfois insuffisamment préparés, et son rocher délité multiplie les chutes de pierres à haute altitude. Chaque saison, les secours héliportés mènent près de quatre-vingts interventions dans la région, et les jours de forte affluence, plus de cent personnes s’élancent depuis la cabane du Hörnli, au pied de l’arête.
La montagne ne se contente pas de tuer : elle garde ses morts. Les corps qui chutent se fragmentent, et la glace des glaciers les emporte, lentement, au rythme du fleuve gelé. Puis, quand la glace fond, elle les restitue. En 2014, la fonte a rendu au pied du glacier, vers 2 800 mètres, des ossements identifiés l’année suivante par analyse génétique comme ceux de deux alpinistes disparus en 1970, quarante-cinq ans plus tôt. Ce n’est pas un cas isolé, mais un mécanisme : le recul des glaces réécrit d’anciennes disparitions en découvertes récentes. En 2015, pour le cent cinquantième anniversaire de la première ascension, le cimetière des alpinistes de Zermatt a érigé une tombe dédiée à l’alpiniste inconnu, pour ceux que la montagne n’a rendus qu’en fragments, ou pas du tout.
Ce que le glacier déplace
En haute montagne, une frontière n’est pas toujours une ligne fixe. Une large part de la limite entre la Suisse et l’Italie suit la ligne de partage des eaux, c’est-à-dire la crête à partir de laquelle l’eau s’écoule d’un côté ou de l’autre. À ces altitudes, cette crête n’est pas dessinée par la roche, mais par la glace des glaciers et des névés. La frontière y est donc mobile : lorsque la glace fond, la ligne se déplace avec elle.
Ce caractère mobile n’a rien d’improvisé : il découle d’un accord conclu en 2008 entre les deux pays, qui admet que la frontière de haute montagne se définit selon des éléments naturels susceptibles d’évoluer. La frontière suisse, longue d’environ 1 935 kilomètres et jalonnée de quelque 7 000 bornes, est d’ailleurs ajustée régulièrement par les géomètres des deux États. La plupart de ces corrections portent sur des terrains sans valeur et se règlent discrètement, sans qu’aucune autorité politique n’ait à s’en saisir. Ce qui rend le cas du Théodule singulier, c’est qu’un bâtiment s’y trouvait, transformant une abstraction cartographique en question de souveraineté et de redevances.
Le phénomène s’est concrétisé au col du Théodule, à l’est du Cervin. Entre 1973 et 2010, le glacier du Théodule a perdu près d’un quart de sa masse. En reculant, il a mis à nu une roche dont le point le plus haut ne coïncidait plus avec l’ancienne crête de glace, déplaçant la ligne de partage des eaux de quelques dizaines de mètres. Le problème serait resté théorique s’il n’y avait, sur ce terrain, un bâtiment : le Refuge des Guides du Cervin, construit en 1984 à Testa Grigia, à 3 480 mètres. Selon le nouveau tracé, ce refuge italien se retrouvait aux deux tiers en territoire suisse.
Pour régler la question, la commission mixte chargée de l’entretien de la frontière s’est accordée, en mai 2023, sur un projet de rectification dans la région de Testa Grigia, du Plateau Rosa et du Dos de Rollin, au moyen d’un échange de surfaces équivalentes destiné à laisser le refuge sur le sol italien. Le 27 septembre 2024, le Conseil fédéral a approuvé la signature de cette convention. S’agissant d’une rectification mineure au sens de la loi sur la géoinformation, le gouvernement suisse est habilité à la conclure sans passer par le Parlement.
Ce que le glacier porte
Au-dessus de ce même glacier, l’ingénierie a relevé un pari inverse : bâtir du permanent sur un sol qui disparaît. Le 1er juillet 2023, une nouvelle liaison par câble est entrée en service entre Testa Grigia, côté italien, et le Petit Cervin, côté suisse. Sur environ un kilomètre et demi, elle franchit le glacier sans aucun pylône intermédiaire, les cabines étant tendues d’une rive à l’autre au-dessus de la glace. Ce choix technique répond précisément à l’instabilité du sol : on ne peut pas fonder durablement un appui sur un glacier qui bouge et fond, alors on ne pose rien.
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Type | Téléphérique tricâble transfrontalier |
| Trajet | Testa Grigia (Italie) – Petit Cervin (Suisse) |
| Portée au-dessus du glacier | Environ 1,5 km, sans pylône intermédiaire |
| Mise en service | 1er juillet 2023 |
| Station sommitale | Petit Cervin, 3 883 m |
| Donnée marquante | Station de téléphérique la plus haute d’Europe |
Au-delà de la performance technique, cette liaison a une portée symbolique. Pour la première fois, il est possible de passer de la Suisse à l’Italie, du domaine skiable de Zermatt à celui de Breuil-Cervinia, sans skis et sans effort, simplement porté par un câble au-dessus des glaces. Un trajet qui exigeait autrefois de longues heures de marche sur le glacier, et une part de risque, se fait désormais en quelques minutes suspendues.
La prouesse a sa contrepartie. Cette infrastructure, conçue pour durer des décennies, est ancrée dans un monde de haute altitude longtemps tenu pour immuable : la roche gelée en permanence, le pergélisol, et la glace réputée éternelle. Or ce socle a commencé à changer. Le même réchauffement qui restitue les morts et déplace la frontière travaille aussi le terrain dans lequel l’ouvrage est fixé, ce qui pose une question inédite pour les ingénieurs comme pour les glaciologues : que devient le permanent quand son support redevient mouvant ?
Aujourd’hui
La rectification de frontière n’est pas encore pleinement effective. La Suisse a approuvé la signature de la convention en 2024, mais sa mise en œuvre suppose l’achèvement de la procédure des deux côtés, et la ligne officielle n’a pas encore été redessinée de manière définitive. Le dossier illustre un fait nouveau : le climat est devenu un acteur de la géographie politique, capable de modifier en silence des cartes que l’on croyait stables.
Le rythme, lui, s’accélère. Sur les deux seules années 2022 et 2023, la Suisse a perdu environ un dixième du volume total de ses glaciers. Ce qui met des décennies à se constituer disparaît désormais en quelques saisons. La pyramide de roche du Cervin, elle, restera longtemps. La question ouverte concerne la glace qui l’entoure : quels disparus elle rendra encore, quelles limites elle déplacera, et ce qu’elle emportera avec elle.
Pour aller plus loin
Sources
- Office fédéral de topographie swisstopo, Conseil fédéral. Le Conseil fédéral approuve la signature de la convention portant rectification de la frontière avec l’Italie. 27 septembre 2024. swisstopo.admin.ch
- Club Alpin Suisse (SAC/CAS). Statistiques d’accidents en montagne et récit de la première ascension du Cervin. sac-cas.ch
- GLAMOS — Réseau suisse de surveillance des glaciers. Bilans de masse des glaciers suisses. glamos.ch
- Zermatt Tourisme. Cimetière des alpinistes et Tombe de l’alpiniste inconnu. zermatt.swiss
- RTS. Archives sur le Cervin et la sécurité en haute montagne. rts.ch
- Le Temps. La fonte des glaciers déplace la frontière entre la Suisse et l’Italie. 2024–2025. letemps.ch