Bondo, 2017 : trois millions de mètres cubes et trente secondes
Le 23 août 2017, à 9 h 30, près de 3,1 millions de mètres cubes de granite se détachent de la face nord-est du Piz Cengalo, dans le Val Bregaglia. En quelques instants, l’éboulement se transforme en une coulée de boue et de blocs qui parcourt environ 6,5 kilomètres jusqu’au village de Bondo. Huit randonneurs perdent la vie en montagne. Le village, évacué à temps, ne compte aucune victime.
La montagne et la vallée
Le Piz Cengalo culmine à 3369 mètres, à la frontière entre la Suisse et l’Italie. Il appartient au groupe de la Sciora, dans le Val Bregaglia, le long couloir alpin du sud des Grisons qui descend vers Chiavenna. Voisin immédiat du célèbre Piz Badile, il est taillé dans la granodiorite du Bergell, une roche magmatique appréciée des grimpeurs depuis plus d’un siècle.
Cette roche est traversée de plusieurs réseaux de fractures qui la découpent en blocs. La face nord-est domine une vallée latérale étroite et profonde, le Val Bondasca, qui rejoint le village de Bondo, situé à 823 mètres d’altitude pour environ 200 habitants. Entre le sommet et les premières maisons, la distance est faible et la pente, par endroits, très raide. Le danger de chutes de pierres y est documenté de longue date. Selon les spécialistes de l’Institut fédéral WSL, la mécanique de cette paroi tient à une combinaison de facteurs plutôt qu’à une cause unique : une structure fracturée prête à glisser et à basculer, la perte de l’appui glaciaire au pied de la falaise, et la pression de l’eau dans la roche. Aucun de ces facteurs, pris isolément, n’aurait suffi à provoquer l’effondrement.
Un danger annoncé
La première grande alerte remonte au 27 décembre 2011. Cette nuit-là, environ 1,5 million de mètres cubes de roche se détachent déjà du sommet. L’événement passe presque inaperçu, car il s’abat sur la neige et la glace, en plein hiver, loin des habitations. En examinant la cicatrice laissée dans la paroi, les géologues découvrent de la glace prisonnière des fissures, vers 3000 mètres d’altitude : du permafrost, ce sol ou cette roche qui reste gelé en permanence pendant des années et qui assure une partie de la cohésion du massif.
Les autorités cantonales prennent la menace au sérieux. Dès l’année suivante, un système d’alarme aux laves torrentielles est installé au fond de la vallée : un câble tendu en travers du lit du torrent déclenche l’alerte si une coulée l’arrache, les feux de circulation passent au rouge et des messages sont envoyés sans délai. Un bassin de rétention, capable de retenir environ 50 000 mètres cubes de débris et davantage en cas de surcharge, est achevé en 2016 pour protéger les premières maisons.
La paroi, elle, est suivie par un radar interférométrique capable de mesurer à distance des déplacements de l’ordre du millimètre, complété par des relevés au laser. La surveillance se fait nécessairement à distance, depuis l’autre versant : à 3000 mètres d’altitude, sous des chutes de pierres permanentes et sans réseau de communication, il est impossible de poser des capteurs directement sur la roche. Entre 2012 et 2015, un programme de recherche international étudie sur place l’influence du permafrost sur les grands éboulements. Avant la catastrophe, le Piz Cengalo est ainsi l’une des montagnes les plus surveillées des Alpes.
Le 23 août 2017, en trente secondes
Dans les semaines qui précèdent, les mesures révèlent une nette accélération des mouvements de la paroi : le rocher instable se déplace près de trois fois plus vite que l’année précédente. Les spécialistes s’attendent à un grand éboulement dans une fenêtre allant de quelques semaines à quelques mois. L’instant précis, lui, demeure imprévisible.
Le 23 août, à 9 h 30, environ 3,1 millions de mètres cubes se détachent de la face nord-est. Pour donner une idée de l’ampleur, c’est le volume d’environ 3000 maisons individuelles qui bascule d’un seul coup. La masse percute le petit glacier accroché au pied de la paroi et en arrache près de 600 000 mètres cubes de glace. C’est alors que se produit le phénomène que les chercheurs de l’Institut fédéral WSL jugent extrêmement rare à l’échelle mondiale : sans une goutte de pluie, l’éboulement se transforme presque instantanément en courant de débris. D’ordinaire, une lave torrentielle exige des heures d’orage pour gorger d’eau les matériaux. Ici, l’eau provient de la glace fondue et des sédiments saturés du fond de vallée, expulsés sous le choc. Le résultat est une vague de boue et de blocs qui dévale le Val Bondasca à près de 8 mètres par seconde.
La descente vers le village
Huit randonneurs se trouvent alors sur le sentier qui descend de la cabane Sciora vers la vallée. La coulée les surprend ; ils ne seront jamais retrouvés, les recherches étant interrompues en raison du danger persistant. L’histoire ne s’arrête pas à cette première vague. Du 23 au 31 août, la montagne se vide : un éboulement, une première coulée, puis plus de dix laves torrentielles successives, réactivées par chaque épisode de pluie. Au total, environ 500 000 mètres cubes de matériaux atteignent Bondo. Le 15 septembre, un nouvel éboulement d’environ 400 000 mètres cubes vient s’ajouter au bilan.
Dans le village, le dispositif fonctionne. Les capteurs détectent la coulée, les feux passent au rouge, l’alerte est donnée et Bondo est évacué à temps. C’est le contraste le plus saisissant de cette catastrophe : huit morts en haute montagne, aucune victime parmi les habitants en aval. Cette différence tient à une logique presque géographique. Une zone habitée fait l’objet, en Suisse, d’objectifs de protection élevés, ce qui explique le bassin et l’alarme reliés à toute la vallée. La haute montagne, elle, échappe à ce maillage : pour un sentier de randonnée, l’instrument central reste l’information, puis, le cas échéant, la fermeture.
Les dégâts matériels sont considérables. Près de cent bâtiments sont touchés à Bondo et dans les hameaux voisins, et le bassin de rétention, pourtant récent, est débordé par l’ampleur des laves. Environ 147 personnes ne peuvent regagner leur domicile pendant des semaines, et un captage hydroélectrique de la vallée reste hors service jusqu’en 2022. Un pont provisoire est édifié en un temps record pour rétablir la liaison. Le montant total des dommages est estimé à environ 41 millions de francs.
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Date et heure | 23 août 2017, vers 9 h 30 |
| Volume détaché | environ 3,1 millions de m³ |
| Glace de glacier érodée | environ 0,6 million de m³ |
| Vitesse de la coulée | environ 8 m/s |
| Distance jusqu’à Bondo | environ 6,5 km |
| Matériaux déposés au village | environ 500 000 m³ |
| Victimes | 8 randonneurs |
| Dommages estimés | environ 41 millions de francs |
Aujourd’hui
La paroi du Piz Cengalo n’a pas fini de bouger. Les mesures montrent qu’une masse importante de roche demeure instable, de l’ordre de plusieurs millions de mètres cubes, susceptible de tomber à son tour. La vallée du Bondasca reste fermée et le site demeure placé sous surveillance, le dispositif d’alerte aux laves torrentielles restant en service.
Face à cette menace persistante, le canton et la commune ont engagé un chantier de protection hors norme : digues, bassin de rétention agrandi, nouvelles routes surélevées et ponts reconstruits, une partie des pierres charriées par l’éboulement étant réutilisée pour bâtir les ouvrages. Inauguré le 12 septembre 2025, le dispositif a coûté plus de 50 millions de francs et a été dimensionné pour protéger le village durant les trois prochains siècles. Rapporté à 200 habitants, le montant peut sembler vertigineux ; il illustre le choix suisse de répondre pleinement de la sécurité de ses régions de montagne.
Sur le plan scientifique, la prudence reste de mise. On ne peut pas attribuer un éboulement précis au seul réchauffement climatique. Mais les instituts fédéraux établissent que le permafrost alpin se réchauffe et que le retrait des glaciers prive les parois de leur appui, deux évolutions qui augmentent la fréquence attendue des grands éboulements en haute montagne. Le Piz Cengalo conjugue ces facteurs contemporains à une fragilité héritée d’une histoire géologique qui se compte en millénaires. La question des responsabilités, elle, relève de la justice, qui ne s’est pas encore prononcée.
Pour aller plus loin
Sources
- Institut fédéral de recherches WSL et Office des forêts et dangers naturels des Grisons (AWN). Bergsturz Cengalo und Murgänge Bondo (Wilhelm et al., 2019). gr.ch
- Mergili, M., Jaboyedoff, M., Pullarello, J., Pudasaini, S. P. Back calculation of the 2017 Piz Cengalo–Bondo landslide cascade with r.avaflow. Natural Hazards and Earth System Sciences, 20, 505–520, 2020. nhess.copernicus.org
- Office fédéral de l’environnement (OFEV). Dangers naturels en Suisse. bafu.admin.ch
- Office fédéral de topographie swisstopo. SWISSIMAGE et cartographie rapide de Bondo 2017. swisstopo.admin.ch
- SRF. Acht Jahre nach dem Bergsturz : Bondo weiht Sicherheitsbauten ein, 2025. srf.ch
- SWI swissinfo.ch. Bondo, cinq ans après l’éboulement. swissinfo.ch
- Engadiner Post / Posta Ladina. Dossier Bergsturz Bondo. engadinerpost.ch