Le Fort de Dailly : 20 km de Galeries, une Explosion de 449 Tonnes, et 111 ans de Préparation pour une Guerre qui n’a pas Eu Lieu
Le fort de Dailly, construit à partir de 1892 dans les Alpes vaudoises au-dessus de Morcles, fait partie du complexe défensif de Saint-Maurice — le « verrou » occidental du Réduit national. Dans la nuit du 28 mai 1946, 449 tonnes de munitions explosent dans ses galeries, causant la mort de 10 ouvriers. Le fort est reconstruit et modernisé, puis mis hors service en 2003. Il est aujourd’hui ouvert aux visites.
Le contexte stratégique
Le complexe fortifié de Saint-Maurice constitue l’un des nœuds défensifs les plus anciens et les plus importants de Suisse. La position commande le passage entre le Rhône et les Alpes vaudoises, contrôlant l’accès à la plaine du Rhône depuis l’ouest. Le fort de Dailly — avec les positions associées de Cindey et de Scex — est construit à partir de 1892 dans les rochers au-dessus du village de Morcles, commune de Lavey-Morcles (canton de Vaud), à environ 1 400 mètres d’altitude, accessible par 29 lacets depuis la vallée.
L’armement principal comprend des canons en tourelles de 150 mm — les seuls de ce type à avoir jamais été installés en Suisse — dont les obus de 46 kg peuvent atteindre des cibles entre Sion et Orsières. La garnison compte environ 615 hommes : 29 officiers, 101 sous-officiers et 485 soldats. L’autonomie en cas de siège est prévue pour 3 mois. Le réseau de galeries souterraines s’étend sur environ 20 kilomètres.
L’explosion du 28 mai 1946
La nuit du 28 mai 1946, 151 soldats du fort se trouvent en exercice aux Follatères, à distance. 18 ouvriers civils travaillent dans les galeries. À 23h38, une première explosion illumine la montagne. Deux autres déflagrations suivent dans les minutes suivantes. La terre tremble jusqu’à Lavey. Des pierres sont projetées sur le village de Morcles.
449 tonnes de munitions ont explosé — contenues dans trois magasins. 10 ouvriers civils sont tués, principalement par asphyxie au monoxyde de carbone. Quatre canons de 105 mm sont projetés dans le vide. L’enquête, qui dure deux ans, écarte les hypothèses de séisme, sabotage et négligence humaine. La cause retenue est une combustion spontanée par décomposition chimique des poudres à nitrocellulose — des munitions de la Seconde Guerre mondiale qui s’étaient révélées instables.
Dix-huit mois plus tard, le 19 décembre 1947, c’est le dépôt de Mitholz qui explose dans l’Oberland bernois, causant 9 morts supplémentaires. Les deux accidents révèlent un problème systémique dans la gestion des munitions accumulées pendant la guerre.
La reconstruction et la modernisation (1948–1995)
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Construction | À partir de 1892 (opérationnel 1894) |
| Altitude entrée | ~1 400 m |
| Galeries souterraines | ~20 km |
| Garnison | 615 hommes |
| Autonomie | 3 mois |
| Explosion | 28 mai 1946 — 449 tonnes, 10 morts |
| Mise hors service | 2003 |
| Gestion actuelle | CIPAD (Communauté d’Intérêts Pour l’Artillerie de Dailly) |
Le fort est reconstruit dès 1948. Il est modernisé pendant la Guerre froide, notamment avec l’installation de nouveaux systèmes d’artillerie. Il est mis hors service opérationnel en 1995, puis définitivement fermé par l’armée en 2003.
La renaissance : la CIPAD
La Communauté d’Intérêts Pour l’Artillerie de Dailly (CIPAD), association fondée le 21 août 2020 à Martigny, reprend la gestion du site avec l’objectif de le préserver et de l’ouvrir au public. Le président en est le colonel Pascal Bruchez. Une quarantaine de bénévoles commencent les travaux en octobre 2021. Le site est ouvert aux visites dès mai 2022. La CIPAD gère également le lance-mines de Sapinhaut à Saxon.
Aujourd’hui
Le fort de Dailly est accessible sur réservation, avec un guide bénévole. Les visiteurs peuvent parcourir environ 2 kilomètres de galeries visitables, découvrir les canons tourelles, les postes de commandement et une salle commémorant la tragédie de 1946. Le site est financé par des donations et des partenaires culturels. Toutes les informations sont disponibles sur cipad.ch.
Pour aller plus loin
Sources
- CIPAD (Communauté d’Intérêts Pour l’Artillerie de Dailly). cipad.ch
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Saint-Maurice ». hls-dhs-dss.ch
- Département fédéral de la défense (DDPS/VBS). Documentation historique fortifications suisses. vbs.admin.ch
- Association Saint-Maurice d’Études Militaires (ASMEM). Archives historiques.