LSD : La Découverte Accidentelle d’un Chimiste Bâlois qui a Changé la Psychiatrie
Le 16 avril 1943, Albert Hofmann, chercheur aux laboratoires Sandoz à Bâle, absorbe accidentellement une quantité infime d’une substance qu’il a synthétisée cinq ans plus tôt. Trois jours plus tard, il s’administre volontairement 250 microgrammes de la même molécule. Ce dossier retrace la découverte du LSD-25, son parcours scientifique et son interdiction.
Le contexte
Albert Hofmann (1906–2008) est un chimiste zurichois engagé en 1929 par les laboratoires Sandoz à Bâle — entreprise pharmaceutique fondée en 1886, devenue l’un des principaux acteurs de l’industrie chimique et pharmaceutique suisse. Son domaine de recherche est la chimie des alcaloïdes de l’ergot de seigle, un champignon parasite des céréales qui produit des composés biologiquement actifs.
En 1938, dans le cadre de ce programme de recherche, Hofmann synthétise pour la première fois le diéthylamide de l’acide lysergique, qu’il nomme LSD-25 — le 25e dérivé de l’acide lysergique qu’il synthétise. Les tests pharmacologiques initiaux sur des animaux ne révèlent pas d’application médicale évidente, et la substance est mise de côté. Hofmann la re-synthétise en 1943 sans pouvoir expliquer précisément pourquoi, selon ses propres notes.
Le 16 avril 1943 : l’absorption accidentelle
Le 16 avril 1943, lors de la re-synthétisation, Hofmann absorbe accidentellement une quantité infime de LSD-25 à travers ses doigts. Ses notes de laboratoire de ce jour — conservées — consignent : une agitation remarquable, un léger vertige, puis un état d’intoxication accompagné d’une imagination intensément stimulée. La dose accidentelle est ultérieurement estimée à environ 20 microgrammes.
L’écriture des notes s’interrompt à ce stade. Hofmann rentre chez lui, où il décrit avoir vu des images fantastiques, des formes extraordinaires, des couleurs kaléidoscopiques d’une intensité inhabituelle. L’expérience dure plusieurs heures.
Le 19 avril 1943 : Bicycle Day
Trois jours plus tard, le 19 avril 1943, Hofmann décide de procéder à une auto-expérimentation contrôlée. À 16h20, il ingère 250 microgrammes de LSD-25 dissous dans de l’eau, consignant l’heure et la dose dans ses notes : « 0,5 cc d’une solution aqueuse à 1/2 pour mille de diéthylamide tartrate d’acide lysergique par voie orale ». Il considère cette dose comme un seuil minimal. Elle correspond en réalité à environ deux à trois fois une dose active forte telle qu’elle sera ultérieurement établie par la recherche clinique.
Quarante minutes après l’ingestion, Hofmann note : « léger vertige, sentiment d’anxiété, distorsions visuelles, symptômes de paralysie, envie de rire ». C’est la dernière entrée cohérente de la journée. L’intensité de l’expérience le conduit à demander à son assistant de laboratoire de le raccompagner chez lui. Les restrictions de temps de guerre interdisant l’usage de véhicules motorisés pour les déplacements non essentiels, ils rentrent à bicyclette — d’où la dénomination ultérieure de cette date par la communauté psychédélique mondiale : le « Bicycle Day ».
Hofmann décrit ce trajet dans ses mémoires : tout ce qui se trouvait dans son champ de vision oscillait et se déformait comme dans un miroir concave ; il avait la sensation de ne pas avancer, alors que son assistant lui confirmait plus tard qu’ils pédalaient à bonne vitesse. Il reconnaît à peine sa voisine qui lui apporte du lait, la percevant comme une figure menaçante au visage masqué.
Le programme Sandoz et le médicament Delysid
Hofmann rédige un rapport complet à la direction de Sandoz. L’entreprise engage un programme de recherche systématique, invitant des psychiatres et psychologues à étudier les effets du LSD en milieu contrôlé. Les premières études cliniques, menées dès la fin des années 1940, montrent que la substance permet à certains patients d’accéder à des contenus psychiques enfouis, de lever des blocages psychologiques et de produire des insights thérapeutiques significatifs.
En 1947, Sandoz commercialise le LSD sous la dénomination commerciale Delysid, à destination des psychiatres et psychothérapeutes. La substance est fournie à prix coûtant aux chercheurs qui en font la demande, dans le cadre d’un programme d’études cliniques. Entre 1950 et 1965, plus de 1 000 articles scientifiques sont publiés sur les effets thérapeutiques potentiels du LSD, et la substance est utilisée dans le traitement de l’alcoolisme, des névroses et de l’anxiété de fin de vie chez des patients en phase terminale.
L’interdiction
La diffusion du LSD hors du cadre médical — amplifiée par la contre-culture américaine des années 1960 — conduit les autorités à classer la substance comme stupéfiant dangereux. Sandoz arrête la production et la distribution de Delysid en 1965. La Convention des Nations Unies sur les substances psychotropes de 1971 place le LSD en Schedule I, catégorie réservée aux substances considérées comme n’ayant pas d’usage médical reconnu et présentant un fort potentiel d’abus. Cette classification met fin à la quasi-totalité de la recherche clinique mondiale.
Albert Hofmann a contesté jusqu’à la fin de sa vie — il est décédé à Burg im Leimental, en Suisse, le 29 avril 2008, à l’âge de 102 ans — le bien-fondé de cette interdiction appliquée à la recherche médicale. En 2008, la Suisse autorisa une étude clinique sur le LSD en thérapie d’anxiété, première autorisation dans ce pays depuis des décennies.
Aujourd’hui
Depuis les années 2010, plusieurs pays ont autorisé la reprise d’études cliniques sur les substances psychédéliques — LSD, psilocybine, MDMA — dans des indications précises, notamment les troubles de stress post-traumatique, la dépression résistante et l’anxiété en soins palliatifs. La Suisse figure parmi les pays où des autorisations spécifiques ont été accordées à des équipes de recherche, dans le cadre réglementaire strict de Swissmedic.
Sandoz, intégrée depuis 1996 dans le groupe Novartis puis redevenue indépendante en 2023 comme entreprise de médicaments génériques, ne commercialise plus de LSD. La substance reste classée stupéfiant en Suisse, avec des dérogations possibles pour la recherche clinique.
Pour aller plus loin
Sources
- Hofmann, Albert. LSD — mon enfant terrible. Bâle : Sphinx Verlag, 1979. (Mémoires du découvreur, incluant les notes de laboratoire originales.)
- Dictionnaire historique de la Suisse (HLS-DHS-DSS). Article « Hofmann, Albert ». hls-dhs-dss.ch
- Sandoz Ltd. Archives historiques. Bâle. (Commercialisation Delysid 1947, arrêt distribution 1965.)
- Nations Unies. Convention sur les substances psychotropes, 1971. New York : ONU.
- Swissmedic. Autorisation d’études cliniques sur substances psychédéliques. swissmedic.ch