Huit mille tonnes de munitions au fond des lacs suisses

Entre 1918 et 1964, l’armée suisse a immergé plus de huit mille tonnes de munitions dans trois grands lacs alémaniques. Une pratique alors banale, longtemps restée sans dossier coordonné, que la Confédération a choisi en 2012 de ne pas inverser. Aujourd’hui, un concours public cherche pourtant comment les remonter.

Un surplus de guerre que l’on ne savait où mettre

Au sortir de la mobilisation, la Suisse se retrouve avec un stock considérable de munitions devenues inutiles : obus, grenades et charges qui vieillissent mal et que la neutralité interdit de revendre à l’étranger. Les détruire à terre vient de se révéler dangereux. En 1946, l’explosion du fort de Dailly fait dix morts ; en décembre 1947, la déflagration d’un dépôt souterrain à Mitholz en fait neuf ; une nouvelle explosion survient à Göschenen en 1948.

En 1948, le Conseil fédéral autorise l’élimination des munitions surnuméraires et obsolètes. La solution retenue paraît alors raisonnable : les couler au fond des lacs, loin des rives, par plus de vingt mètres de profondeur. On considère que l’eau froide et les sédiments formeront une sorte de couvercle naturel. La pratique n’a rien de clandestin ; elle est administrative, assumée, et employée à la même époque par d’autres pays. C’est précisément ce caractère anodin qui préparera, plus tard, l’oubli.

Il existait un précédent. Le 20 octobre 1916, l’explosion d’un dépôt d’une entreprise privée à Ebikon, au bord du Rotsee, près de Lucerne, avait fait cinq morts et projeté des centaines de grenades d’essai dans le lac. Des campagnes de repêchage ont récupéré plusieurs centaines d’engins en 1979, puis au tournant des années 2000, et une vingtaine encore vers 2019 et 2020. La quantité demeurant immergée reste indéterminée.

Trois lacs, plus de huit mille tonnes

Pendant près d’un demi-siècle, les immersions se concentrent sur trois lacs de Suisse alémanique. Les dernières opérations connues remontent à 1963 pour le lac de Thoune et à 1967 pour le lac d’Uri. Le bilan officiel, établi par le Département fédéral de la défense, dépasse les huit mille tonnes pour ces seuls trois plans d’eau.

Répartition des munitions immergées par lac (estimations officielles)
LacTonnage estimé
Lac de Thouneenviron 4 600 t
Lac d’Uri (Quatre-Cantons)environ 2 800 t
Gersau (Quatre-Cantons)environ 530 t
Lac de Brienzenviron 280 t

Ces munitions reposent par des fonds de 150 à 215 mètres, dans l’obscurité, le froid et la quasi-absence d’oxygène. Près d’un tiers d’entre elles datent de la Seconde Guerre mondiale et se trouvent encore en bon état. La sédimentation, de l’ordre de quelques millimètres par an, les recouvre lentement. Dans ces conditions, le temps semble suspendu, et l’enveloppe métallique des engins reste préservée à plus de quatre-vingt-dix pour cent.

Le cas particulier du Léman

Un autre site échappe à cette logique militaire. Dans le Léman, ce n’est pas l’armée qui a immergé, mais une entreprise privée d’armement installée à Genève, dans le quartier des Charmilles. Les largages, effectués au rythme de quelques opérations par an dans le « Petit Lac », au large de Bellevue et de Cologny, se poursuivent jusqu’au début des années 1960. Faute d’archives écrites, la quantité reste incertaine : les estimations vont de 150 à 1 000 tonnes.

Genève est le premier canton à mettre un terme à la pratique. En novembre 1962, son département des travaux publics refuse une nouvelle demande d’immersion, en s’appuyant sur la législation naissante de protection des eaux. Les cantons alémaniques suivront une dizaine d’années plus tard. Mais l’essentiel était déjà au fond, et la mémoire administrative de ces opérations privées, jamais consignée dans un dossier unique, s’est dissoute aussi sûrement que les caisses dans la vase.

L’affaire ressurgit en mars 2017, dans le sillage d’un projet de traversée de la rade de Genève : la presse rappelle l’existence de cet arsenal, et une élue interpelle le Conseil d’État. Il manquait toutefois un élément décisif : des images. Elles arrivent le 22 novembre 2019, lorsqu’une association de plongeurs, Odysseus 3.1, publie les premières prises de vue de quatre caisses éventrées. Le métal est rongé, fendu, et les projectiles apparaissent au contact de l’eau. Les caisses gisent à une cinquantaine de mètres de profondeur, à moins de cent cinquante mètres d’un gazoduc et d’une prise d’eau potable. Cette distance de cent cinquante mètres est horizontale : les caisses du Léman ne sont pas, contrairement à une confusion répandue, à cent cinquante mètres de fond.

Un oubli plus qu’un secret

Pourquoi ce dossier est-il resté si longtemps dans l’angle mort ? Moins par dissimulation que par dilution. La responsabilité est éclatée : les munitions de l’armée relèvent de la Confédération, à travers son département de la défense, tandis que les immersions d’origine privée relèvent du canton concerné. Chacun peut, en théorie, renvoyer le dossier à l’autre, et personne ne tient le registre complet. À cela s’ajoute l’absence d’archives écrites pour une partie des opérations, en particulier au Léman.

Une thèse universitaire soutenue à Genève en 2019 a établi que la pratique avait été « passée sous silence » et qu’aucune institution n’avait été chargée d’en conserver la mémoire. Il ne s’agit donc pas d’un secret d’État classifié, mais d’un effacement institutionnel : une pratique d’abord banale, puis devenue invisible à mesure que les services se succédaient sans transmettre le dossier. C’est cette mémoire lacunaire, autant que les caisses elles-mêmes, que les institutions ont fini par devoir reconstituer.

Ce que disent les mesures

La principale menace n’est pas l’explosion. Une détonation spontanée est jugée pratiquement exclue, et l’eau empêche toute réaction en chaîne entre engins. Le danger réel se situerait au moment d’une manipulation, le jour où l’on chercherait à les remonter. Le phénomène à surveiller est plus lent : la corrosion. Dans les lacs alémaniques, l’eau froide et pauvre en oxygène, ainsi que la couche de sédiments, ralentissent fortement le vieillissement du métal. Dans le Petit Lac genevois, en revanche, une eau plus oxygénée même à cinquante mètres, une faible sédimentation et des courants exposent davantage les caisses : c’est là que le métal vieillit le plus vite, comme l’ont montré les images de 2019.

Les munitions contiennent des explosifs et des métaux lourds, confinés tant que l’acier tient. Or les prélèvements réguliers se révèlent rassurants : les analyses ne détectent pas d’explosifs dans les sédiments, et les métaux lourds restent au niveau de fond naturel, sous les seuils, y compris au Léman. Une substance détectée dans le lac de Thoune a même été attribuée à une ancienne poudrerie de la région, et non aux munitions immergées. À ce stade, aucune contamination significative n’est avérée.

Aujourd’hui

Le 3 février 2012, le Département fédéral de la défense, en accord avec les cantons, décide de ne pas repêcher les munitions. Les arguments sont cohérents : aucune pollution mesurée, des engins enfouis sous 25 centimètres à 2 mètres de vase, un repêchage qui soulèverait des nuages de sédiments et bouleverserait l’écosystème, un risque réel pour les plongeurs, et l’absence de toute technologie éprouvée. La consigne devient : ne pas toucher.

Une contradiction réglementaire demeure. Au titre de l’ordonnance sur les sites contaminés, ces dépôts lacustres sont classés comme ne nécessitant ni surveillance ni assainissement. Dans les faits, une surveillance est bel et bien maintenue, avec des analyses de l’eau tous les cinq ans et des sédiments tous les dix ans. On a donc décidé de laisser dormir le danger, tout en montant la garde à son chevet.

Plus surprenant encore : en août 2024, armasuisse a lancé un concours d’idées public, doté de 50 000 francs, pour imaginer comment remonter des objets reposant par 150 à 215 mètres de fond. Sur 214 propositions, trois lauréats ont été désignés fin 2025 ; le concept primé repose sur une cloche de plongée remplie d’air, isolant la zone de travail du reste du lac. Il reste à l’état de concept. Le dernier rapport de monitoring, au printemps 2026, ne relève aucune incidence, et la prochaine campagne sur les sédiments est prévue pour la fin de la décennie. Interrogée sur la raison d’un tel concours alors que tout semble sous contrôle, l’autorité répond simplement que le risque n’est pas nul.

Le dossier ne concerne d’ailleurs pas que le passé. Sur le lac de Neuchâtel, près de la réserve naturelle de la Grande Cariçaie, une place de tir a longtemps déposé des munitions, pour l’essentiel inertes, estimées à environ 4 500 tonnes. Les tirs y ont été suspendus en 2021, et l’armée a reconnu sa responsabilité de pollueur, se disant prête à investiguer et à payer. Reste la question de fond : le Léman est la première réserve d’eau potable du pays. En cas de contamination grave, il n’existerait pas de plan de rechange. Un fardeau immergé ne disparaît pas ; il attend, simplement, qu’on ose le regarder en face.

Sources

  1. Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS / VBS). Munitions immergées dans les lacs suisses, rapport de situation. 2016. vbs.admin.ch
  2. Confédération suisse. Munitions dans les lacs : renonciation au repêchage. Communiqué du 3 février 2012. admin.ch
  3. armasuisse Sciences et technologies. Concours d’idées pour la récupération de munitions immergées (2024–2025). admin.ch
  4. Office fédéral de l’environnement (OFEV). Ordonnance sur les sites contaminés (OSites, RS 814.680). fedlex.admin.ch
  5. Assemblée fédérale. Objet 19.4396, Conseil des États : munitions immergées dans le lac Léman. parlament.ch
  6. Confédération suisse. Surveillance des munitions immergées : rapport de monitoring. 7 avril 2026. news.admin.ch
  7. Radio Télévision Suisse (RTS). Reportages sur les munitions immergées du Léman et de Forel (2019–2021). rts.ch